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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/859

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travaux, de salaires, de transactions qui se rattachent à la morue, par le débouché qu’elle offre aux vins et eaux-de-vie, par les retours dont elle facilite l’importation, elle entretient l’activité d’une partie notable du littoral français. En tout pays catholique, sans même parler du carême, la consommation de la morue est favorisée par le commandement de l’église qui prescrit un régime maigre pendant deux jours de la semaine. C’est là un des rares exemples d’une influence exercée directement par les pratiques religieuses sur la production, et par contre-coup sur la politique elle-même. Ce rapport entre la loi d’abstinence et l’essor de la pêche, lié à l’essor de la marine, n’avait pas échappé à Colbert. Un enseigne de vaisseau, le chevalier de Vesle, dînant un jour à sa table pendant le carême, se plaignait de ce que le catholicisme imposait tant de jours d’abstinence de viande. Le ministre, se tournant vers le jeune homme, lui dit : « Monsieur de Vesle, votre observation paraîtrait moins déplacée dans la bouche d’un officier de terre ; mais elle est inexcusable dans celle d’un marin. Ne voyez-vous donc pas que la loi de l’église sert merveilleusement l’état, et que sans les abstinences religieuses vous verriez tomber les pêcheries, séminaires naturels de vos matelots ? »

L’importance politique des grandes pêches ne se révéla que tardivement. Avant le xvie siècle, la France, qui avait des armées de terre, manquait d’armées de mer, malgré l’éducation de la vie nautique, commencée, durant le moyen âge, par les croisades et les pèlerinages. Les pêcheries de Terre-Neuve lui donnèrent cette nouvelle force en lui procurant des matelots d’élite, auxquels Duquesne et Duguay-Trouin durent leurs plus belles victoires de l’aveu de leurs ennemis, juges plus clairvoyans peut-être à cet égard que la plupart des nationaux ; les ports de pêche formèrent des corsaires non moins redoutables que les escadres. Louis XIV et Louis XV auraient probablement conservé à la couronne de France ses colonies de l’Amérique du Nord, si, plus dociles aux conseils des gouverneurs et des intendans du Canada, ils avaient favorisé en Acadie et à Terre-Neuve les pêcheries sédentaires, qui seraient devenues le noyau d’une marine locale capable de tenir tête à celle des colonies anglaises. « Je crois la conquête des pêches, écrivait Frontenac, plus importante que celle des Indes, dont les mines s’épuisent, tandis que celles-ci sont inépuisables. » Des pêches temporaires et nomades en quelque sorte furent jugées suffisantes par Colbert lui-même : fatale illusion qui priva les établissemens français de forces navales propres, et les livra aux ennemis le jour où la France négligea de les soutenir. Dès que l’Angleterre eut pris possession de l’Acadie, elle s’empressa d’y exécuter les plans que l’intendant de Meules avait inutilement proposés au ministre de Louis XIV, et