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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/799

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romaine est dans sa voie. C’est la satire historique chez Tacite et chez Suétone ; c’est la satire morale chez Perse et Juvénal, acre et contenue chez l’un, violente et débordée chez l’autre ; c’est la satire philosophique chez Sénèque, la satire épique chez Lucain. L’histoire naturelle devient elle-même amère et véhémente contre l’homme et la nature chez Pline l’Ancien. Partout la haine d’autant plus amère et désespérée, qu’on sent bien qu’autre chose que le présent est impossible. Quelques-uns sont parfois d’une perspicacité étrange ; la sombre imagination de Tacite, tout en maudissant ce qu’il voit, s’effraie encore plus de ce qui n’est pas encore : il prévoit les invasions des Barbares, ce second châtiment de Rome conquérante. Partout l’accent du désespoir, le dégoût du présent, la terreur de l’avenir.

Tous ont ce caractère commun aux époques d’oppression, d’avoir mauvaise idée de la nature humaine, de croire au mal, de se complaire amèrement à l’étalage de toutes les noirceurs et de toutes les bassesses dont notre nature dégradée est capable : le temps y prêtait sans doute, mais il est évident que Tacite par exemple ajoute encore à l’horreur réelle des actes l’horreur toujours plus noire des intentions supposées. Cette malveillance s’explique. Tous ces hommes, Lucain, Sénèque, Tacite, Juvénal, valaient mieux que leur siècle ; il serait facile de le prouver, même pour les plus compromis d’entre eux. Tous aussi, nés avec une âme élevée et droite, ils avaient subi plus ou moins l’atteinte de la corruption contemporaine. Dans cette colère contre la dégradation de la société, il y avait donc, outre la révolte de la conscience, l’honorable rancune de gens qui avaient souffert de cette corruption de la façon la plus sensible à des gens de cœur, en y prenant part comme tout le monde. Rien ne rend moins indulgent et plus amer que le sentiment d’une faute personnelle ; rien ne porte plus à croire à l’universel abaissement que de s’être soi-même abaissé. On ne nous cite, dans l’histoire des césars, qu’un homme chez qui l’indulgence s’alliât à la vertu la plus rigide ; c’est aussi le seul que l’on cite comme n’ayant jamais failli, — le stoïcien Pœtus Thraséa.

À toutes ces causes morales, qui font de la littérature impériale une longue et souvent monotone invective, ajoutez encore ceci, que l’habitude oratoire, étouffée au Forum et au sénat, mais entretenue par les écoles, reparaît là où elle est le plus souvent inutile, dans la poésie, et qu’elle y donne parfois à une haine vraiment sincère l’accent déclamatoire qu’on a reproché à Juvénal et à Lucain. La forme venait encore ajouter à la monotonie du fond. Et pourtant cette littérature avait sa grandeur. Quoi qu’en dise la mythologie orientale, la définition du mauvais esprit n’est pas toujours celle-