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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/796

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la souffrance du juste en ce monde. Virgile pense autrement, il condamne la justice divine à respecter la lettre morte, le droit écrit, l’arrêt injuste de la puissance humaine ! Virgile, tout Virgile qu’il est, n’est pas devenu Romain impunément.

Mais quels que soient les points de contact que Virgile présente avec les préjugés contemporains, nous croyons que le tort à peu près universel de ceux qui se sont occupés de lui est d’avoir exagéré son rôle politique et celui d’Horace. En 1824, M. Eusèbe Salverte avait soutenu la même thèse que M. Sainte-Beuve, et les avait montrés, Horace surtout, constituant à eux seuls une espèce de bureau de l’esprit public, écrivant par ordre tantôt ceci, tantôt cela, et toujours obéissant à la pensée du maître. Il est vrai que M. Salverte était loin de prétendre leur en faire un mérite ; mais peu importe l’intention, si cette intention altère les faits et la vérité historique. Je crois qu’Auguste s’occupait d’Horace et de Virgile infiniment moins qu’on ne se l’imagine, et qu’il comptait beaucoup plus sur la collaboration d’Agrippa et de Mécène pour maintenir et justifier son pouvoir, au moins dans le présent. S’il voulut se servir des deux poètes et en faire, comme le supposait M. Salverte, non-seulement des « instrumens d’autorité, » mais aussi des apologistes destinés à le réhabiliter et à faire oublier les proscriptions, il est probable que dans sa pensée ce rôle ne devait avoir toute sa valeur qu’auprès de la postérité, et à cet égard il ne s’est pas tout à fait trompé : Horace et Virgile ont en effet contribué plus que personne à faire illusion à l’histoire et à lui faire oublier le sanglant Octave. Pour les contemporains, le temps seul et les services plus ou moins réels rendus par Auguste, voilà quelle fut sa seule justification, très insuffisante pour la morale, mais fort acceptable pour les Romains de ce siècle-là.

Je crois d’ailleurs que c’est une tendance beaucoup trop commune aux gens de lettres d’exagérer l’influence de leurs devanciers à toutes les époques de l’histoire. On juge le passé d’après les temps modernes, et surtout d’après les temps les plus récens. C’est une illusion qui, pour être naturelle, n’en est pas moins chimérique. La grande influence de la pensée écrite date seulement de l’invention de l’imprimerie, et elle n’a pris toute son étendue que depuis Voltaire et le XVIIIe siècle. Les journaux et l’instruction plus répandue en ont encore multiplié la puissance. À Rome en outre, les écrivains étaient loin de former un corps, et l’on ne trouve guère entre eux ces liens de toute espèce qui les rattachent aujourd’hui. Les plus illustres semblent parfois absolument étrangers les uns aux autres. Cicéron, si curieux de toute chose littéraire, cite une fois Lucrèce, et dans des termes tels qu’on s’est demandé si ses paroles