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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/794

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En peignant sous des couleurs si odieuses un personnage qui d’ailleurs favorisait son héros et se faisait l’orateur officieux d’Énée parmi les Latins, Virgile a montré son peu de goût pour l’époque sénatoriale et oratoire si chère à Cicéron. » Et M. Sainte-Beuve a soin d’ajouter que « tel orateur de la chambre des représentans aurait volontiers parlé du Turnus de Waterloo comme Drancès. » Il n’était pas tout à fait nécessaire pour cela d’être orateur de profession, et ce n’est pas à des avocats que s’adressait le cri célèbre de Labédoyère indigné. En outre, si le poète montre ici un orateur au cœur lâche, ailleurs, notamment dans le passage précédemment cité, il en montre un autre au cœur intrépide, affrontant les colères du peuple soulevé. Rien ne prouve chez lui un esprit ennemi de la discussion. Les discours abondent dans l’Enéide, et jusque dans l’olympe virgilien, où l’on discute beaucoup, nous pourrions trouver l’image du gouvernement parlementaire : le Jupiter même de Virgile est un roi constitutionnel ; il règne et gouverne peu. Du reste, que le chantre d’Énée ait été en son temps favorable ou non à telle ou telle forme de gouvernement, cela n’importe guère. L’extrême différence de la société romaine et des sociétés modernes rend toute comparaison puérile, et on est toujours tenté de répéter le mot de Molière à ceux qui essaient à cet égard d’impossibles rapprochemens : « Les anciens, monsieur, étaient les anciens, et nous sommes les gens d’aujourd’hui ! » A quoi bon d’ailleurs ces épigrammes acharnées contre la parole ? Qu’un homme de guerre, un conquérant habitué à tout trancher par l’épée goûte peu la discussion, rien de plus naturel ; mais ce qui l’est beaucoup moins, c’est qu’un écrivain célèbre ressente de pareilles préventions. Ce qu’il vaut, c’est par la parole qu’il le vaut : parole écrite ou parlée, peu importe. Si la tribune offre tant de dangers, la presse les multiplie, car elle s’adresse à un auditoire bien autrement vaste. Cette inconséquence n’est que trop commune : on se sert de la parole pour démontrer les avantages du silence ; mais au fond, quelque mal qu’on puisse dire de l’éloquence, on n’en pense pas tout à fait autant que l’on en dit. Ce qu’il y a de certain du moins, c’est que parmi les usages possibles de la ru rôle il en est un que chacun admet et pratique : c’est le monologue ; le dialogue seul semble présenter des inconvéniens.

Je suis bien loin assurément de prêter à Virgile le désir de voir revivre ce passé qu’il admirait ; mais je crois aussi qu’indifférent à ce qui avait succombé sous Octave, il ne l’était guère moins à ce qui s’élevait alors. Sans doute, pour intéresser ses contemporains, le poète doit paraître s’intéresser lui-même à ce qui les touche : M. Sainte-Beuve observe qu’il « faut avoir un coin actuel et présent,