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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/792

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les tragédies de Racine. Nul faste, point de ces fêtes splendides qui éblouissaient les contemporains du grand roi. Les plaisirs d’Auguste étaient vulgaires : celui qu’il goûtait le plus volontiers, au rapport de Suétone, était des plus prosaïques, et lui aurait valu dans les temps modernes une réputation peu méritée d’innocence : il pêchait à la ligne.

Et c’est ce fin et cauteleux personnage, ce diplomate achevé, dont M. Sainte-Beuve veut presque faire un personnage épique ! Il prétend même reconnaître quelques traits d’Auguste dans le héros de Virgile. « Certes, dit-il, il y a dans le caractère d’Énée des intentions, des réverbérations marquées et sensibles du caractère et de la politique d’Auguste, des teintes d’Auguste sur le front d’Énée, mais rien que des réverbérations et des teintes [1]. » Il est vrai que M. Sainte-Beuve trouve aussi à Énée une étonnante ressemblance avec saint Louis. Pour qui a lu l’histoire d’Auguste, ou seulement observé ses bustes, ces lèvres minces, ce geste doux et bénin, ces allures de chat que nous rendent toutes ses statues, il paraîtra bien étrange qu’Octave, le fourbe idéal, et saint Louis, la plus pure, la plus loyale figure de l’histoire des rois, puissent se combiner dans le même personnage, quoiqu’après tout la chose soit possible. Je ne me charge pas de déterminer à quelles doses s’opère cette combinaison : ces appréciations subtiles sentent un peu trop la chimie, et une création poétique ne peut s’analyser avec la même précision que le protoxyde de manganèse. Le fait est qu’il y a dans le personnage d’Énée des choses contradictoires : autant vaudrait avouer que c’est un personnage mal venu, ce serait plus simple.

Mais ce n’est pas seulement en nous montrant « des teintes et des réverbérations d’Auguste sur le front d’Énée » que M. Sainte-Beuve prétend faire de Virgile un homme uniquement pénétré de la gloire de son maître. Il y a, selon lui, dans l’Enéide un passage « qui caractérise l’époque et l’esprit du poème, » et il le traduit ainsi : « Dans un grand peuple, lorsque s’est élevée, comme trop souvent, une sédition, et que l’ignoble populace [2] s’abandonne à sa fureur, déjà volent les brandons et les pierres ; la colère se fait de tout des armes. Alors, si tout à coup un homme considéré pour ses mœurs et ses services se montre à eux, ils font silence, ils écoutent, l’oreille

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  2. Je n’ai pas besoin de faire remarquer que les mots ignobile vulgus ne présentent pas cette signification malveillante, et qu’ils désignent simplement la foule inconnue, anonyme, par opposition à la notoriété du personnage vénéré dont la présence seule va commander le silence. Ailleurs l’ingénieux critique, qui est en même temps un excellent humaniste, fausse un peu le sens latin du mot oratores, uniquement pour persiffler les orateurs et amener la plaisanterie suivante : « Énée, dit-il, envoie au roi Latinus une députation de cent orateurs ; c’est beaucoup » (p. 193). Oui ; mais si le mot oratores signifie députés, que devient la plaisanterie ? Il y a des députés qui ne parlent pas.