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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/783

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ceux qui nous donnent le mieux la mesure du goût contemporain. Quand on parle de l’antiquité, on oublie trop les conditions de la publicité littéraire avant l’invention de l’imprimerie : elle était presque tout entière réduite à la parole parlée. On lisait peu, parce qu’il y avait peu de livres ; le livre le plus répandu n’avait toujours qu’un nombre très restreint d’exemplaires, et chacun d’eux coûtait fort cher. Une chose qui a pu frapper tous ceux qui s’occupent de l’antiquité, c’est l’inexactitude des citations, même chez les écrivains les plus lettrés. On voit que la plupart du temps ils citent de mémoire, n’ayant pas sous la main les livres souvent très connus auxquels ils empruntent leurs citations. À Athènes, où l’on prenait pourtant des précautions pour multiplier les exemplaires des grands poètes [1] en les faisant transcrire aux frais de l’état, la grande publicité était encore celle du théâtre. Ailleurs même, ce qu’on lit aujourd’hui était chanté ou récité, les odes par exemple, l’épopée et jusqu’à l’histoire écrite en prose. À Rome, où le goût des lettres était infiniment moins répandu, l’unique moyen de diffusion rapide et étendue pour les œuvres littéraires, c’était le théâtre. Plus tard, à partir d’Auguste, on eut les lectures publiques. Dans une salle louée d’avance, un poète convoquait quelques amis, et surtout des preneurs ; était-ce là un public ? Et cela ressemblait-il à ces assemblées générales de la Grèce où un poète survenant récitait ou faisait chanter ses vers, les soumettant vraiment au jugement de tous, non à celui d’une coterie ?

Au temps des Scipions, l’état florissant du théâtre marque donc une assez grande époque littéraire que l’on reconnaît au double caractère de toute grande époque, le mérite des poètes et l’adhésion du public. C’est un fait qu’on a l’habitude de méconnaître, afin de placer sous Auguste l’époque unique, exceptionnelle, où la poésie arriva à sa perfection, où régna la qualité principalement appréciée des délicats, le goût. Même à ce point de vue, ceci est inexact. Horace a moins de goût que Térence. Si jamais la muse latine a eu la grâce, l’exquise simplicité de l’atticisme, ce naturel choisi dont Racine seul peut chez nous donner une idée, c’est chez Térence. Il est très probable sans doute que ce dialogue si fin était moins goûté que la vigoureuse gaieté de Plaute. Même malheur lui serait arrivé, je crois, dans tous les temps. Cependant ces comédies étaient applaudies ; elles réussirent toutes, une seule exceptée (Térence s’en plaint amèrement dans un de ses prologues). Ainsi donc à Rome, même avant la bienfaisante influence du despotisme, si indispensable, comme on sait, à la pureté du goût, il y eut un temps où, sans faire aucun sacrifice au mauvais goût de la majorité, un

  1. Plutarque, Vie de l’orateur Lycurgue.