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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/763

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incessante : qui n’aboutit jamais, sous prétexte d’éviter la monotonie des phrases qui se limitent et se correspondent, cette insupportable symétrie si chère aux esprits bourgeois qu’on traite dédaigneusement de philistins. Selon M. Liszt et ses partisans, qui sont pour la plupart des littérateurs, des peintres et des poètes incompris, il n’y a pas de règles absolues en harmonie, il n’y a que des effets qui se légitiment eux-mêmes dès l’instant qu’ils servent à manifester une idée. L’artiste créateur est le juge suprême de la beauté de son œuvre. L’approbation du public n’est pas un élément nécessaire à la constatation du beau. C’est au public de s’élever jusqu’à la conception de l’artiste, et non pas à l’artiste de condescendre au goût de la foule. Le beau est et s’impose comme le juste ; tant pis pour les oreilles et les consciences obtuses qui ne le reconnaissent pas. L’artiste ne doit faire aucune concession aux appétits grossiers des contemporains. Qu’il marche dans sa force et dans sa liberté, et qu’il attende de l’avenir la justice qui lui est due. Lorsque l’idéal dont l’artiste est pénétré aura eu le temps d’éclairer le monde, alors, le monde ingrat se mettra à genoux devant le génie méconnu.

La théorie de M. Liszt n’est pas nouvelle. Elle est aussi vieille que la raison et le bon sens, dont elle est la négation. C’est la théorie que professe Sganarelle dans le Médecin malgré lui, et celle de tous les impuissans et de tous les ambitieux éconduits par l’opinion des contemporains. Fidèle à ses principes M. Liszt a composé une énorme quantité d’œuvres incomprises, des symphonies avec programme, des scènes titaniques, des cantates symboliques, qui toutes ont reçu du public philistin l’accueil le plus favorable à la gloire future du réformateur. Après avoir mis à une rude épreuve la patience de la cour et du public de Weimar en faisant exécuter sur le théâtre de cette ville célèbre tous les opéras mal venus de ses élèves ou de ses amis. M. Liszt entreprit un voyage d’exploration à travers l’Allemagne, qu’il s’efforça de gagner à sa cause et de convertir à la musique de l’avenir par des discours et des articles de journaux. L’Allemagne se montra tout aussi indigne de comprendre les doctrines de M. Liszt que de goûter la musique qui en était le produit. C’est en vain que les disciples de M. Liszt imprimaient dans les journaux dévoués à sa gloire qu’il ne fallait pas juger les conceptions idéales d’un génie si hardi avec les organes matériels habitués aux petites formules d’Haydn et de Mozart, que la musique nouvelle s’adressait aux pures intelligences des philosophes et non pas à l’oreille hébétée des philistins : l’Allemagne persista dans ses vieux erremens et laissa M. Liszt et son école prêcher dans le désert. Il lui est encore arrivé d’autres petits mécomptes qui ont dû confirmer M. Liszt dans sa vocation de martyr de l’idéal.

M. Liszt écrit comme il compose. Ses livres ressemblent à ses symphonies, et, comme l’a dit Buffon, le style, c’est l’homme. Que M. Liszt se serve de la langue allemande ou qu’il daigne employer la nôtre, c’est toujours le même enthousiasme, le même lyrisme, les mêmes aspirations, la même poésie latente qui ne se laisse pas enfermer dans une période banale. M. Liszt jette ses idées aux quatre vents de la terre, et ne s’inquiète pas si elles sont appropriées à l’objet qui l’occupe. Il a écrit une longue improvisation sur Chopin, où, à propos de valses et de mazurkas, il a mis toute l’histoire de