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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/746

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Es-tu là, pâle Aimée ?… O terrible silence !
Ce qui double le mal, ce qui navre le cœur,
C’est ton calme, ô Nature, et ton indifférence
Est la pire douleur.

On demeure atterré devant ce froid mystère,
Et moins on le comprend, plus augmente l’effroi,
Et plus on veut chercher, et plus on désespère.
On s’irrite, on blasphème, on crie à Dieu : — Pourquoi ?

Et quand, las de creuser l’insondable problème,
On sent son cœur faillir, sa tête s’égarer,
La Nature verdit, sourit, toujours la même…
Et l’on reste, à pleurer.

Pleurons donc, soyons homme… O larme solitaire,
Tombe, détache-toi ; puissent de blanches sœurs
Te succéder encore au bord, de ma paupière
Et rouler comme toi, fille, de mes douleurs !

Car, ô larme d’argent, tu me rends à la vie,
Tu soulages mon cœur par le doute oppressé,
Et je me sens plus près de l’enfant endormie
Dans son tombeau glacé.

Et vous, chênes, oiseaux, toi, rivière sonore,
Poursuivez vos soupirs, vos murmures, vos chants ;
O soleil triomphant, illumine et colore
Les forêts et les champs.

Maintenant je comprends votre joie immuable ;
Dans l’univers immense où Dieu le fait errer ;
L’homme n’est qu’un atome, un pauvre grain de sable,
Mais cet atome pense, et seul il peut pleurer.

Et je bénis le Dieu qui verse comme un charme
La rosée aux sillons desséchés et poudreux,
Le Dieu clément et doux qui fait sourdre une larme
Aux yeux des malheureux.


ANDRE THEURIET.