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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/745

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Un chemin creux descend vers la rive où s’appuie
Un pont tremblant qui mène au logis du meunier ;
Sous la roue en travail l’eau s’éparpille en pluie,
Et mêle sa voix sourde au tic tac familier…

Quand l’heure de l’amour sonnait mélodieuse,
La bien-aimée et moi nous tenant par le bras,
Nous avons bien souvent sur cette rive heureuse
Cheminé pas à pas.

Nous avons, en suivant cette même feuillée,
Bien souvent réveillé les rossignols des bois ;
Ils fuyaient, secouant leur aile encor mouillée…
J’y reviens ce matin, mais tout seul cette fois.

J’y reviens, mon ami. C’est la même verdure,
Le même abri dans l’ombre et la fraîcheur plongé,
C’est le même soleil qui dore l’herbe mûre ;
Hélas ! rien n’est changé,

Rien, pas même une branche, une pierre, une mousse ;
Tout sourit comme au temps où nous étions heureux.
Ce sureau qui fleurit et ce gazon qui pousse
Sont là, comme autrefois, verts, jeunes, vigoureux.

O taillis pleins de nids, rivière tiède et sombre,
Fleurs qui vous enlacez dans les bois et les prés,
Et vous, qui vous cherchez pendant des nuits sans nombre,
Astres énamourés,

L’homme au milieu de vous tient-il si peu de place,
Que vous puissiez le voir s’éloigner pour toujours,
Sans perdre un gai rayon, un sourire, une grâce,
Sans suspendre un moment vos chants et vos amours ?…

Non, non, la bien-aimée au tombeau descendue
Ici-bas a laissé la trace de ses pas ;
Vous conservez encor de sa beauté perdue
Un reflet, n’est-ce pas ?

Et je vais, m’égarant des halliers aux fontaines,
De la haie au rocher par la mousse rongé ;
Parlez-moi d’elle au moins, pierres, buissons, grands chênes,
Vous qui vivez encore et n’avez pas changé !