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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/742

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Beau rêve ! Heureux qui peut, ô fantôme flottant,
Dans la réalité te rapporter vivant !
Chère ombre de bonheur, sans cesse poursuivie,
Plus d’un t’a rencontrée aux sentiers de la vie,
Et dans le grand chemin, hélas ! sans le savoir,
Vous vous êtes croisés pour ne plus vous revoir.
Et plus vous vous cherchez, plus grandit la distance ;
Chaque pas vous éloigne, et la route est immense,
Et rêveurs amoureux et divines amours
S’en vont se poursuivant et se fuyant toujours.


V. — LA LOIRE A LANGEAIS


Large et lente, la Loire aux clartés de midi
Roule parmi les prés ses eaux éblouissantes ;
Le sol brûle, l’air tremble, et le sable attiédi
Étend au grand soleil ses nappes blanchissantes.

Et sur les flots moirés dorment de vertes îles,
Ceintes de peupliers, d’aunes et de bouleaux :
Rameaux flottans, feuillée épaisse, frais asiles
Se bercent reflétés dans la splendeur des eaux.

Ouvrant ses bras d’argent, la royale rivière
Sur son sein frémissant les presse avec amour ;
L’eau vers les saules gris, les saules vers l’eau claire,
Attirés et charmés, s’avancent tour à tour.

Des vignes aux blés mûrs tout parle de tendresse,
C’est un murmure sourd, un chant voluptueux ;
Loire, tout entière à sa muette ivresse,
Baise avec passion les bords silencieux…

La nuit vient. Au milieu d’une brume empourprée,
Le soleil s’est plongé dans l’onde qui rougit.
Le feuillage frissonne, et la lune dorée
Au sommet des noyers se montre et resplendit.

Et l’on entend dans l’eau, dans les sombres ramées,
Des rires, des baisers et des éclats de voix,
Comme si des amans avec leurs bien-aimées
S’entretenaient d’amour dans les sentiers des bois.

Et l’on croit voir passer de vagues ombres blanches.
Est-ce un frêle brouillard par le vent emporté,