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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/733

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C’est la triste, honteuse, déplorable négociation que le roi imposa à Madame. Elle lui avait toujours obéi (comme elle dit elle-même), et elle lui obéit encore en ce point, rendant son frère deux fois traître par l’abandon de la condition dernière qui atténuait sa trahison.

Tellement pesant, fatal, fut sur elle l’ascendant de Louis XIV, Elle avait bien besoin de lui. Monsieur avait tant pleuré, crié près du roi, qu’il lui avait cédé. Il le voyait comme fou, craignait quelque esclandre de jalousie vraie ou fausse. Il lui donna la liberté du bien-aimé, qui s’en alla en Italie ; mais Monsieur criant de plus belle pour qu’on le lui rendît, le roi se repentit, jura qu’il ne reviendrait de dix ans : fatal serment, qui jeta la cabale dans le désespoir. Ils l’attribuèrent à Madame, et dès lors désirèrent sa mort. Elle ne vit plus autour d’elle que des visages sinistres, et s’effraya tellement qu’elle eut l’idée de se réfugier en Angleterre et de n’en jamais revenir.

Dès longtemps, son frère l’avait demandée. En mai 1670, le roi arrangea ce voyage. Sous prétexte de visiter ses conquêtes de Flandre, il emmena la cour à Lille. Madame dit qu’elle voulait passer à Douvres et voir son frère. Monsieur, qui eût voulu être de la partie, fut retenu, en accusa Madame. Un jour, en ce voyage, la voyant alitée, il s’échappa, dit un mot menaçant : « On lui avait toujours prédit qu’il serait remarié. »

Tout le monde envia ce voyage à Madame. On n’en connut guère l’amertume. Le roi se fiait à elle, et ne s’y liait pas. Montrant grossièrement qu’il doutait de son ascendant, il lui donna une étrange acolyte qui salit l’ambassade. C’était un don de roi à roi, une Basse-Brette hardie et jolie, enfantine poupée à petits traits, qu’il envoyait à Charles II. Madame devait la mener, la chaperonner. Pour cet acte de prostitution, le roi avait acheté la petite, l’avait payée à sa famille, lui constituant une terre, et tant par chaque bâtard qu’elle aurait de Charles II. Madame endura tout. Elle espérait que son frère lui obtiendrait du pape la cassation de son mariage. Elle serait restée près de lui, vraie reine d’Angleterre, et le gouvernant par les femmes. On se ligua contre elle ; il lui fallut revenir ici.

Elle y trouva deux choses, non-seulement Monsieur exaspéré, envenimé, mais, ce qu’elle n’eût pas attendu, le roi très froid. Il avait d’elle ce qu’il voulait avoir. Il n’alla pas au-devant d’elle, comme on l’avait pensé. La cabale en fut enhardie. Elle pleura beaucoup, se voyant si peu appuyée. Monsieur l’emmena de la cour, de son autorité d’époux, et ne la laissa pas aller à Versailles.