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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/731

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souhaite passionnément une alliance entre moi et la France, et, comme je l’aime tendrement, je serai aise de faire voir tout ce que ses prières peuvent sur moi. » Il avait même avant, encore en pleine guerre, puis en entrant dans la triple alliance, écrit au roi qu’il était entraîné, agissait malgré lui. En réalité, tout le menait vers la France, et son besoin d’argent, et l’ennui de son parlement, son caractère même, son enfance et ses souvenirs. Sa mère (et Saint-Alban, qu’elle avait épousé) voulait le refaire catholique, et de bonne heure on y employa la petite sœur. Celle-ci était poussée encore de ce côté par Cosnac, son vaillant évêque, qui se voyait déjà, botté, le chapeau rouge en tête, descendre en Angleterre à la tète d’une armée française.

La facilité singulière avec laquelle ce peuple qu’on croit si obstiné avait changé au XVIe siècle trompait au XVIIe. Madame ne croyait pas trahir. Elle croyait faire la grandeur de son frère et celle du pays où elle était née : à l’Angleterre la mer, à la France la terre. La première, amie de Louis XIV, remplaçant à la fois l’Espagne et la Hollande, eût été la reine du monde, si la France l’était de l’Europe. Louis XIV disait expressément, contre les idées de Colbert, « qu’il laisserait le commerce aux Anglais, au moins pour les trois quarts, qu’il ne voulait que des conquêtes (26 décembre 1668). » Mais il aurait fallu que la première conquête fût l’Angleterre elle-même. Il en eût coûté des torrens de sang. Voilà ce que Madame, avec sa douceur, sa bonté, ne voyait pas sans doute quand elle s’engagea si loin dans les funestes voies de sa grand’mère Marie Stuart. Elle n’en avait nullement la violence, mais quelque peu l’esprit d’intrigue romanesque, et ce plaisir de femme d’avoir en main un écheveau brouillé pour en tirer le fil. On sentait cependant si bien qu’il y faudrait une guerre, que d’avance Louvois disputait l’affaire à Madame. Turenne n’aurait pu, en restant protestant, mener la nouvelle armada. Il ne perdit pas un moment pour se faire catholique, il s’instruisit, lut le livre écrit à propos par Bossuet, l’Exposition de la Foi, ouvrage peu agréable à Rome, mais, sous sa forme hautaine, bien combiné pour baisser la barrière, jeter un pont d’où passerait Turenne sur le rivage britannique.

Donc ce bonhomme étudie à Paris, et son ancien lieutenant, le duc d’York, étudie de son côté à Londres. Heureux coup de la grâce ! tous deux sont éclairés, convertis. L’effet fut immense. Turenne était si froid, si sage, si pesamment judicieux, que sa conversion sembla un arrêt du bon sens. En France, on dit partout que personne n’oserait rester protestant sans se couvrir de ridicule. En Angleterre, York et ses jésuites convertisseurs centralisent le parti papiste, et Charles II est entraîné si vite, que, devant ses ministres,