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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/728

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des couvens. Il donne des primes à la population, une pension à qui a dix enfans : triste aveu de l’état du pays sous une prospérité factice. Le grand esprit du siècle, celui qui jour par jour en écrit la formule, Molière, comme s’il lisait la France au sourcil froncé de Colbert, donne cette année le Misanthrope, une pièce infiniment hardie (plus que Tartufe peut-être et plus que Don Juan), car, si Alceste gronde, c’est sur la cour plus que sur Célimène ; mais qu’est-ce que la cour, sinon le monde du roi, arrangé pour lui et par lui ? Ces mauvais choix pour les emplois publics qui révoltent Alceste, qui donc les fait, sinon le roi ?

Le Misanthrope fut joué chez Madame d’abord, et, je crois, fait pour elle. Depuis un an, son influence avait pâli encore. On avait cru qu’elle mourrait presque avec la reine-mère. La cabale avait imprimé en Hollande les Amours de Madame et du comte de Guiche, On stimulait Monsieur : tantôt il la persécutait pour qu’elle le protégeât auprès du roi et qu’elle lui obtînt le Languedoc ; tantôt il faisait le jaloux à froid, et lui faisait affront, pour qu’elle en crevât de dépit. Enceinte après sa couche de 1664, elle était fort souffrante, et l’enfant mourut dans son sein (juillet 1665). Le pis, c’est qu’elle ne pouvait plus accoucher de ce cadavre, qui ne vint que par lambeaux. Monsieur le même jour partit avec son monde, gaiement et à grand bruit, tenant à constater que la chose ne le touchait guère. Le roi fut convenable, mais il n’aimait pas les malades. Il était très flottant en cette année (1666). Cependant La Vallière, acceptée de sa mère et du parti dévot, le reprenait toujours ; elle redevint enceinte.

Madame, éclipsée, un peu seule, languissait au Palais-Royal, lorsque Molière osa lui donner cette fête, une pièce d’opposition hardie, où il a mis son cœur autant que dans l’École des Femmes. Il y mêle la cour, son ménage et sa jalousie, ses amours et ses haines. La prude Arsinoé (la vraie sœur de Tartufe) est évidemment de la pieuse cabale. La sensible Éliante, qui triomphe à la fin, a la douceur d’Henriette. Tous les visages étaient reconnaissables. C’est ce qui amusa le roi et lui fit supporter la pièce. Il aimait à humilier ses amis même. Lauzun fort en faveur, Guiche encore en disgrâce, y étaient et firent rire. « Le grand flandrin, » qui perd le temps, fut reconnu pour Guiche, le chevalier de Madame. Elle demanda grâce pour lui ; Molière n’y voulut rien changer. Le roi probablement tenait à ce passage, Molière aussi ; au fond, le trait était favorable à Madame ; il répondait au libelle de Hollande, montrait le néant du héros de ce tout romanesque amour.


Madame avait beaucoup de l’esprit des Valois, le charme des deux