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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/722

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Les dévots aussi bien que les marquis étaient en pleine déroute. Le roi frappa le pape (juillet), il saisit Avignon, et il fit au clergé une douleur plus amère encore. Il défendit les enlèvemens des enfans protestans. Il ordonna de rendre à leurs familles ceux qu’on tenait dans les couvens (septembre 1663). Tout le parti, jésuites et jansénistes indifféremment, pleura et jeûna, prit le deuil et cria à la persécution. Il se crut au temps de Dioclétien. Les évêques allèrent trouver le chancelier, lui dirent que c’était une barbarie, qu’à cet horrible édit de tolérance, ils ne se soumettraient jamais. Mais d’où venait le mal ? De ce que le roi certainement n’écoutait plus ses confesseurs. Et d’où venait cela ? De ce que son retour à Madame le brouillait avec eux. Tout le mal était là. Comment l’en avertir, lui inspirer du moins la crainte de l’opinion ? Au temps du roi Robert, on eût procédé hardiment par voie d’excommunication, et le roi, interdit, exclu du monde et délaissé des hommes, eût mangé seul avec ses chiens. On fit ce qu’on pouvait ; on frappa, non le roi, mais à côté du roi, sur son Molière. Le petit monde du service, gens de la bouche, etc., déclarèrent que leur conscience ne leur permettait pas de manger avec ce valet de chambre comédien, cela dit haut (et sans doute bas l’inceste dont on l’accusait). Le roi fut étonné, irrité. En présence de la conscience, il s’arrêta pourtant ; mais Molière fut vengé. Le roi, par une pension, l’adopta comme un homme à lui, et il le fit manger chez lui dans sa propre chambre à coucher. Il y avait toujours une volaille qu’on y mettait le soir, en cas qu’il eût faim, et qu’on appelait son en cas.

Il était bien loin de quitter Madame. Elle avait rompu avec Guiche, et elle avait hardiment chargé le roi de la rupture. Il fut ravi, se crut sûr d’elle, et elle eut tout son cœur ; mais il était sujet aux jalousies rétrospectives. Il avait fort tourmenté La Vallière pour une vieille affaire d’un premier amour. De plus en plus il haït Vardes pour Madame. C’est, je crois, pour ce marquis de Vardes, pour Guiche, pour Marsillac, pour tous ceux qui avaient aimé, courtisé, admiré Madame, qu’il prit par devant elle une vengeance, la joie d’une pièce où ils furent bâtonnés de la forte main de Molière.

Molière, s’il n’eût agi pour la vengeance de son maître, n’eût pas hasardé le prologue où le marquis dans l’antichambre fait le pied de grue avec les valets, puis la formule dure qui est restée : « Le marquis est aujourd’hui le plaisant de la comédie. Et comme dans les comédies anciennes on voit toujours un valet bouffon qui fait rire, de même maintenant il nous faut un marquis. »

Jamais la cour ne fut plus bas, le roi plus haut, plus libre, plus hardi, méprisant plus l’opinion. Cinq ou six jours après cette flagellation de ses anciens amans, Madame devint enceinte (16 octobre