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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/715

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c’était une grossesse qui la tuerait peut-être ou confirmerait son mariage. Tous tournaient autour d’elle, Buckingham surtout, l’ambassadeur, fils de l’amant d’Anne d’Autriche, et le jeune comte de Guiche, qui professait un culte pour elle, culte éthéré pour un esprit. Le roi était jaloux de Guiche, qui était exactement de son âge, mais bien plus agréable, et que Madame ne semblait pas haïr. Cela plus qu’aucune autre chose dut le piquer, jaloux et absolu comme il était. Sa vanité en jeu eût tout brisé pour un caprice et pour être le maître. Madame dès l’enfance voyait en lui le roi, celui de qui pouvait dépendre le sort de sa famille. Elle le dit elle-même, elle lui fut toujours soumise, et « serait morte plutôt que de lui désobéir en aucune chose. »

Le 23 juin, Charles II, payé, marié de la main de Louis XIV, conformément à leur traité secret, consomma son mariage avec la Portugaise, et le 27, le jour où la cour de Fontainebleau eut la joie de cette nouvelle, la sœur de Charles II devint enceinte. L’intime union des deux rois, si dangereuse à l’Angleterre, et qui rendit la France si terrible à l’Europe, se resserra ainsi de deux manières, mais bien aux dépens de Madame, qui redevint très languissante. Elle ne dormait pas dans sa grossesse, sinon à force d’opium. Elle était toujours sur son lit. Mlle de Montpensier, qui l’y vit, lui trouva bien mauvaise mine, et fut frappée de sa maigreur. Mme de Motteville et Cosnac disent qu’à la naissance des enfans de Madame, c’était le roi qui s’en réjouissait, et qu’à leur mort, si Monsieur n’en riait, tout au moins il n’en pleurait pas. Cela se vit surtout à une couche où elle faillit périr ; Monsieur s’en alla s’amuser.

Madame par trois fois eut prise sur le roi, les premières fois par l’amour, en dernier lieu par les affaires et par le besoin qu’il eut d’elle pour influer sur Charles II.

Monsieur avait d’abord été ravi de l’importance nouvelle que lui donnait sa femme ; mais on ne lui permit pas d’être si froid : on le força d’être jaloux. La reine-mère, qui était fort jalouse aussi de Louis XIV, fit crier Monsieur, cria elle-même. Elle lui avait passé sa vieille femme de chambre, une négresse et d’autres ; elle ne lui passa pas Madame, dont l’ascendant eût annulé le sien. De toutes parts on travailla. On rappela doucement au roi que la reine en serait chagrinée, et pourrait manquer son dauphin. On lui rappela qu’il venait d’établir un conseil de conscience pour mieux régler l’église ; un tel amour allait-il bien avec ces prétentions d’austérité ? Enfin, ce qui agit mieux, on exalta le génie de Madame : on fit entendre au roi qu’une personne supérieure à ce point voudrait le gouverner, ou que du moins on le croirait mené par elle. Cela le rendit bien