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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/709

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et des populations un grand nombre d’hommes qui ne demandent pas mieux que de soutenir l’autorité et de respecter les lois, mais qui répugnent à aller solliciter du préfet la permission de profiter de leur fortune ou de leur situation personnelle. Du jour où le gouvernement déclarera sa neutralité et laissera les diverses opinions se disputer le champ de bataille électoral, un grand nombre de propriétaires auront de puissantes raisons pour prolonger leur séjour à la campagne. Chacun cherchera à se créer des amis ou à faire, des obligés, et l’intérêt personnel se joignant à la charité chrétienne, la moralisation des campagnes se fondera sur les bases de l’ordre et de la liberté.

Tels sont les changemens salutaires que les principes de 1789 ont faits ou préparés dans nos campagnes. Sous l’irrésistible influence de ces principes, le droit public et le droit civil ont été renouvelés, la richesse générale s’est accrue, la moralité privée s’est étendue et fortifiée, la France a trouvé en même temps la prospérité dans la paix et la puissance dans la guerre. En Italie, en Espagne, en Prusse, en Autriche, en Allemagne, en Russie, la révolution agricole de 1789 est accomplie : grâce à la propagande victorieuse des idées françaises, les classes agricoles de l’Europe presque tout entière sont affranchies. Nous ne parlons pas de l’Angleterre, qui nous a précédés et dominés dans ce mouvement. Partout où la révolution a trouvé la liberté, elle lui a tendu la main ; partout où elle a trouvé la servitude, elle lui a livré combat. C’est elle qui a fait pendant vingt ans de l’histoire de la France l’histoire de l’Europe. C’est elle qui a transformé en soixante ans l’agriculture et les populations rurales des principales nations de l’ancien monde. Elle a touché à tant d’intérêts, elle a détruit tant d’institutions, elle se présente sous des aspects si divers, qu’on pourrait se laisser éblouir et la chercher longtemps dans la variété et l’éclat de ses innombrables formes. Un mot la résume : liberté du travail. Quand vous verrez quelque part fleurir la liberté, vous pourrez dire : L’esprit de la révolution a passé par là. Pline raconte qu’un affranchi nommé Fabius Ctœsimus obtenait d’une petite terre plus de fruits que ses voisins de leurs vastes domaines. Accusé de magie, cité devant l’édile curule, il prouva sans peine que le charme était le labeur de ses mains. Et de même nos classes agricoles, affranchies par la révolution, ont obtenu d’une étendue à peu près égale trois fois plus de produits qu’elles n’en obtenaient jadis. Elles aussi peuvent répondre au tribunal de l’histoire qu’elles n’ont connu d’autres sortilèges que la liberté du travail et la force de leurs bras.


LOUIS PASSY.