Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/708

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


se tait, travaille et demeure insouciante de tout ce qui n’intéresse pas directement sa condition matérielle. Elle s’inquiète fort peu de la manière plus ou moins libérale, plus ou moins morale, dont les affaires du pays sont conduites, et ne demande qu’à s’enrichir. Elle met sa passion non plus dans le triomphe de ses idées, mais dans la satisfaction de ses intérêts. De son côté, le grand propriétaire n’a point de raison pour se jeter dans l’embarras des aventures électorales. A. quoi bon se compromettre pour ne pas ressaisir une autorité qui s’évanouit tous les jours ? Le fermier et le petit propriétaire se contentent du présent, oublient l’avenir, et laissent au hasard des événemens le soin de faire l’éducation libérale du peuple. Le gouvernement ne semble pas malheureusement avoir trouvé grand avantage à combattre cet affaiblissement de l’esprit public. Au lieu de laisser le pays s’habituer à penser et à agir par lui-même, il cherche peut-être trop à penser et à agir pour le pays. Ce n’est pas la liberté qui mène dans les champs et dans les villes la vie politique de la France, c’est l’administration qui la règle d’avance dans les bureaux des préfectures. Il est vrai que le jeu légal des élections n’est nullement troublé, il est vrai que les populations sanctionnent avec une rare docilité les décisions du gouvernement ; mais cette situation même, qui paraît au premier abord un état normal et excellent, ne satisfait point le présent et peut compromettre l’avenir. Aujourd’hui les paysans ne tiennent pas à leurs droits politiques, parce que personne ne les leur conteste, et que personne ne prétend les exercer à côté d’eux ; mais laissez venir quelqu’une de ces crises soudaines qui troublent régulièrement la destinée des empires, et vous verrez le paysan de 1848 reparaître ; vous le verrez, méprisant les doctrines libérales de l’économie politique, se passionner pour les théories despotiques du socialisme. Peut-être alors se repentira-t-on de n’avoir pas tenté de rendre le paysan digne d’une mission à laquelle il est inévitablement appelé, de ne point lui avoir appris le rôle qu’il doit jouer sur la scène de l’histoire, de l’avoir laissé dans une complète insouciance et une fâcheuse ignorance de la responsabilité qui pèse sur lui. Peut-être le gouvernement reconnaîtra-t-il que des relations plus suivies entre les propriétaires et la population des campagnes auraient préparé la vraie fraternité, qui est l’échange cordial des bons offices, et répandu dans les rangs inférieurs de cette population le sentiment de son devoir et l’intelligence de sa situation. Ces relations des propriétaires et des ouvriers agricoles, dans l’état présent des mœurs publiques, sont très rares et très délicates. Le système d’intervention administrative dans tous les détails de la vie publique a cet inconvénient, au milieu de beaucoup d’autres, de nuire au développement de la vie rurale. Il isole les unes des autres les diverses parties de la société ; il éloigne à la fois du gouvernement