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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/703

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Cette distinction fondamentale, qu’on peut solidement établir par l’histoire et justifier par les mœurs, confirme très heureusement le jugement impartial et éclairé d’un économiste américain, Henry Colman : « J’ai beaucoup vécu, dit-il, chez les fermiers et au milieu des classes laborieuses, soit dans mon pays, soit dans les contrées étrangères, et je puis affirmer que je n’ai jamais vu de peuple plus poli, plus propre, plus actif, plus sobre que le paysan français, eu égard à sa condition ; sous tous ces rapports, il offre un contraste frappant avec la population rurale d’Ecosse, que j’ai trouvée remarquablement sale ; avec beaucoup de paysans anglais serviles et hébétés, avec le pauvre Irlandais à demi sauvage, pour qui les mots de sincérité et de bonne foi n’ont plus de sens, avec l’Italien irritable, que la moindre offense réelle ou imaginaire met en fureur. »

Voilà ce qu’étaient jadis, voilà ce que sont aujourd’hui les populations rurales de la France. Que devraient-elles être ? Que deviendront-elles ? À ces questions, tous les regards se tournent d’habitude vers l’état. Il est certain que, dans notre France administrative et centralisée, l’état peut quelque chose. Il peut d’abord appliquer rigoureusement les principes de 1789 à l’organisation sociale, et laisser la France produire et consommer au sein de la paix et de la liberté. Il peut encore, si ce n’est alléger les impôts, du moins les mieux répartir. L’argent est au corps social ce que le sang est au corps humain. Si le sang se porte violemment au cœur ou à la tête, la congestion arrive. Pourquoi ne pas constituer plus fortement la commune rurale en lui laissant une part plus considérable des revenus publics ? Entre les villes et les campagnes, pourquoi ne pas rétablir un équilibre depuis longtemps détruit ? Ce sont là des vœux qu’on devrait exprimer chaque jour, et qui finiraient par être exaucés. On demande souvent à l’état d’organiser l’instruction professionnelle. Qu’on charge l’instituteur de donner des notions d’agricullure, qu’on établisse des colonies ou des fermes-modèles par canton, par arrondissement, par département, qu’on crée des professeurs nomades, qu’on répande à flots dans les campagnes les livres pratiques et élémentaires : rien de mieux à coup sûr ; mais se rend-on vraiment compte de l’efficacité immédiate d’une si vaste entreprise ? La science agricole est une science de pratique. Tel qui possédera par cœur quelques livres spéciaux se ruinera très aisément, tandis que son voisin réussira en.se bornant à bien étudier son terrain et à pratiquer les vieilles traditions de la culture. Il est dans l’état actuel de nos mœurs plus important de développer l’instruction primaire que d’organiser l’instruction professionnelle : avant d’enseigner les théories agricoles, il faut mettre nos cultivateurs en mesure d’en profiter ; avant de leur distribuer des