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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/702

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l’intéresse plus que la moralité de ses enfans. En pouvait-il être autrement ? et n’est-ce pas dans la misère de l’ancien régime que le culte des instincts matériels a pris naissance ? Heureusement la vie nouvelle, la vie créée par l’organisation sociale de 1789, exerce sur les populations rurales une action profonde et régulière : l’école et la conscription les arrachent peu à peu du cercle fatal où les enferment les traditions du passé. La liberté absolue de travailler les pousse dans le bien-être, et le bien-être conduit à la moralité.

On est assez disposé depuis quelque temps à comparer l’état des populations rurales en France et en Angleterre, et à faire tourner ce parallèle au profit de l’Angleterre. Il est certain que les rangs supérieurs de la société agricole sont remplis en Angleterre par tout ce qu’il y a de plus grand par la naissance ou par la fortune, et que la vie rurale est aussi développée chez nos voisins qu’elle semble dédaignée chez nous. En outre, les fermiers anglais sont en quelque façon supérieurs aux fermiers français. Le fermier français est un homme de pratique : il travaille lui-même, laboure, charrie et moissonne ; le fermier anglais fait travailler et surveille. Celui-ci vaut par son intelligence et son courage, celui-là par son instruction et ses capitaux. Pour peu qu’on fasse revivre en sa mémoire les rians aspects des campagnes anglaises, la noble hospitalité du grand seigneur et des riches fermiers, on se laisse aller à dire que la condition des journaliers et des laboureurs anglais doit être plus heureuse et plus morale que la condition des journaliers et des paysans français. Il n’en est rien. La misère et l’ignorance d’une grande partie de la population rurale sont en Angleterre des faits de notoriété publique. Une enquête officielle dressée il y a quelques années dans les comtés de Dorset et de Devon lève sur ce point tous les doutes. Le fermier anglais ne s’occupe presque jamais du bien-être ou de l’instruction de ses ouvriers. Il les paie assez pour les empêcher de mourir de faim ou de tomber sous la loi des pauvres, il ne leur donne pas assez pour leur permettre de faire quelques économies. Le journalier est bouvier, laboureur, berger de profession ; il le sera jusqu’à sa mort. Les mœurs, la constitution de la propriété et de la culture lui interdisent toute ambition d’avenir. Quel contraste avec la France ! Et ne voit-on pas quelle supériorité morale et matérielle assure au paysan français l’espoir de la propriété ? Jadis cet espoir ne lui donna-t-il pas la force de triompher des obstacles de l’ancien régime ? Aujourd’hui n’est-il pas la garantie de l’ordre, la récompense du travail et le gage des bonnes mœurs ? Le type du cultivateur anglais, c’est le fermier, l’industriel. Le type du cultivateur français, c’est le paysan, le propriétaire.