Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/701

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


scientifique du XIXe siècle. Toutes les parties de l’économie rurale sont éclaircies et pour ainsi dire rajeunies par des études profondes. La culture du trèfle et la suppression graduelle des jachères créent de nouvelles méthodes d’assolement. La mécanique renouvelle le matériel des fermes, la chimie change la face des terres. En quelques années, l’agriculture retrouve la science pour la diriger, les capitaux pour la féconder, les débouchés pour la payer. Les capitaux, sous l’impulsion continue d’un travail universel, s’accumulent de jour en jour, et les chemins de fer, rapprochant les extrémités de la France, achèvent le grand œuvre d’unité où nous poussent tout le mouvement et tout l’esprit de notre histoire.

Nul doute que le progrès matériel ne se lie au progrès moral, et que le bien-être n’adoucisse les plus rudes natures. La moralité croît avec l’aisance, et il suffit de peindre la France plus prospère pour avoir le droit de la présumer meilleure. En cette matière, la réserve est pourtant de rigueur. Ce qui est vrai de la Bretagne ou de la Normandie ne l’est pas de l’Alsace ou du Limousin. Autant de degrés dans la richesse, autant de degrés dans la moralité, autant de variétés dans les mœurs. Le grand propriétaire cultivateur, le fermier forment la bourgeoisie, comme le paysan, le métayer, le journalier forment le peuple. Les uns comme les autres ont les idées et les habitudes des situations qu’ils représentent. Tout tend à relever la position de nos fermiers : l’estime qu’on a de leurs personnes et de leurs travaux, les capitaux dont ils disposent, la responsabilité qui pèse sur eux ; mais si le plus grand nombre, par l’étendue de leurs connaissances et l’importance nouvelle de leur rôle, grossissent tous les jours les rangs supérieurs de la société agricole, beaucoup gardent encore une position inférieure sous l’empire de penchans et de goûts que la solitude entretient. Qui ne sait que l’avidité, la ruse, la violence et l’envie viennent trop couvent prévaloir chez nos paysans sur le courage, l’intelligence et l’économie ? Parfois on attribue ces défauts à une émancipation prématurée. Nous croyons au contraire que les institutions civiles et politiques de l’ancien régime ont fait tout le mal, et que ce mal tend à disparaître. Les sentimens de nos paysans répondent comme un écho affaibli à leurs anciennes passions. Jadis le paysan était jaloux du noble ; le noble n’existe plus, le paysan est jaloux du bourgeois. Causez, traitez une affaire, que de périphrases et de répétitions ! D’où vient cette perpétuelle défiance, si ce n’est de l’habitude que le paysan a prise d’échapper à la force par la ruse, à l’oppression par le mensonge ? Le paysan est égoïste, il est dur, il est grossier. Il regarde sa femme comme un instrument de travail, ses enfans comme des machines productives. L’état de ses récoltes