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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/676

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lui-même n’aurait pas formé, de supprimer entièrement à Alexandrie le culte païen ? Quand M. de Broglie dit : « C’était là sans doute le crime le moins pardonnable de tous ceux qu’on attribuait à Artemius, » n’affirme-t-il pas un fait qui est loin d’être démontré ? Admettons, en le déplorant, qu’un jeune chrétien nommé Théodore ait été livré à la torture à la suite de l’incendie du temple d’Antioche : encore serait-il vrai que Julien l’aurait fait relâcher. Saint Théodoret ne fut point mis à mort par l’empereur, mais par un comte du nom de Julien, qui voulut faire du zèle en livrant au supplice un sujet qui avait insulté son empereur. M. de Broglie reconnaît que l’empereur se montra fort mécontent. Quand l’auteur ajoute : « Il ne voulait point cette fois d’exécution capitale, » est-il bien juste ? Il faudrait prouver que Julien a voulu une autre fois de telles exécutions. Or c’est ce que n’établit aucun fait avéré, ce qui répugne à tout ce que l’on connaît de la nature de Julien, à tout ce que l’on sait avec certitude avoir été prescrit par lui touchant les chrétiens [1].

La seule persécution qu’on puisse reprocher à Julien, et on doit la lui reprocher sévèrement, c’est d’avoir interdit aux chrétiens l’enseignement des lettres. L’église ressentit vivement cette atteinte portée au droit d’enseigner et à la culture de l’esprit chrétien. Saint Grégoire de Nazianze s’écria : « De quel droit cet homme, cet amant de la Grèce et de l’éloquence prétend-il que le grec lui appartient à lui et à ses dieux ? » Il y avait des chrétiens moins éclairés qui approuvaient tout bas cette interdiction. Il y en a eu de nos jours qui, au sein de l’église, auraient voulu faire ce que Julien a tenté contre elle.

Julien, après avoir laissé saint Athanase rentrer dans Alexandrie, résolut de l’en faire sortir, mais ce fut comme fauteur de troubles et non comme chrétien. C’était de la tyrannie impériale, ce n’était point de la persécution religieuse, car il écrivait aux habitans de Lystra, auxquels il demandait de chasser leur évêque Titus pour vivre ensuite en paix les uns avec les autres : « Que ceux qui servent les dieux ne molestent pas ceux qui se trompent !… car il vaut mieux instruire les hommes par la raison que par les coups et les supplices. » — « Odieuse comédie de douceur, ajoute M. de Broglie, qui termine une véritable incitation à la sédition et au massacre ! » Où est cette incitation ? Je vois dans ce qui précède des mots piquans

  1. Je n’aime pas à chercher des excuses aux cruautés exercées au nom du respect dû à l’autorité ; mais il faut, pour apprécier les faits historiques, les placer dans leur véritable jour. En supposant authentique dans toutes ses circonstances le martyre des saints Bonose et Maximilien, porte-drapeaux qui s’étaient refusés à faire disparaître la croix de leur étendard, ne furent-ils pas condamnés pour rébellion à la discipline militaire ? La croix était une cocarde. Que ferait-on aujourd’hui à un soldat qui arborerait le drapeau blanc ?