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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/629

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se déchaînera. Ils écoutent leurs maîtres sans mot dire, ils s’inclinent fièrement, travaillent avec conscience ; mais, dès qu’ils trouvent une occasion favorable, ils s’enfuient résolument dans les grands bois. Pour s’appartenir peut-être pendant quelques jours seulement, ils bravent la faim, la soif, la fatigue, la solitude, la mort, la prison, les coups de fouet pires que là mort. Sentant par instinct que l’intelligence les délivrera aussi bien et mieux que la force, ils recherchent l’instruction avec ardeur, et ceux d’entre eux qui, en violation de la loi, ont eu le bonheur d’apprendre à lire donnent des leçons aux autres en se servant des feuilles éparses qu’ils trouvent sur le sol. On cite même des nègres qui ont appris la lecture tout seuls en étudiant les noms des bateaux à vapeur qu’ils voyaient passer et repasser sur le Mississipi. Les planteurs n’ignorent point ces choses : aussi envisagent-ils l’avenir avec effroi. En effet, il n’est pas sur la terre de question plus grave que celle dont la solution, de plus en plus menaçante, se prépare aux États-Unis. La fraternité des hommes étant le but de toute société, on se demande avec terreur quelles convulsions devront subir les états à esclaves avant de marcher dans la voie du progrès. L’abîme de haine se creuse de plus en plus. Combien de Curtius devront s’y jeter avant qu’il se referme et que la réconciliation soit opérée !

Quant aux peaux-rouges, il est inutile de parler de réconciliation, car bientôt il n’y aura plus entre eux et les Anglo-Saxons d’autre paix que celle du tombeau. Dans un bois voisin de la plantation où je demeurais se trouvait un ancien campement d’Indiens Houmas, séparé des champs de cannes par une simple barrière. Les tiges brisées dès plantes semblaient avoir porté hier encore le poids des tentes ; tout autour, les cannes sauvages, pressées comme les roseaux des marécages, formaient un impénétrable fourré au-dessus duquel les peupliers, les hêtres et les érables balançaient leur feuillage et leurs longues chevelures de barbe espagnole. Un vaste silence planait sur ce camp, devenu solitaire. Où étaient donc les Indiens qui l’avaient habité ? Étaient-ils morts de faim dans les bois ? Avaient-ils été chercher dans les déserts de l’ouest la subsistance que leur refusait la plaine fertile du Mississipi ? Ou bien menaient-ils dans les forêts qui entourent la Nouvelle-Orléans la vie que mènent les zingari d’Europe ? Nul ne le savait : tout avait disparu d’eux jusqu’à leurs traces.

Un jour, dans la vaste forêt de pins qui s’étend à l’est du Lac-Borgne, on me montra le roi Denis, chef d’une douzaine de mendians à peau rouge. Sale, hideux, couvert de loques ayant une lointaine ressemblance avec les vêtemens de peau des Sioux, il était étendu au pied d’un arbre dans un état de complète ivresse. Il murmurait