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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/622

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l’arbre périrait. Le sommet du cypre s’épanouit en petites branches couvertes d’un feuillage vert pâle. À ces branches pendent les longues fibres de la mousse appelée du nom caractéristique de « barbe espagnole » (tillandsia usneoides), et souvent les cyprès portent un si grand nombre de ces longues chevelures grises, qu’ils prennent l’apparence ridicule de gigantesques porte-perruques. La « barbe espagnole » forme le trait distinctif le plus remarquable des forêts de la Louisiane, et contribue mieux que toute autre plante à leur donner un caractère original. Un jour, elle pourra devenir l’objet d’un grand commerce, et la Louisiane en expédiera sur tous les points de la terre ; mais aujourd’hui elle ne sert qu’à la consommation locale : dégagée par la pourriture de son parenchyme charnu, la fibre forme un excellent crin.

Le delta mississipien tout entier n’est qu’une immense cyprière ; vu de haut, il apparaîtrait.comme une mer d’arbres traversée par les lignes sinueuses du fleuve et de ses bras, et tachetée de lacs marécageux remplis de joncs et de nénuphars. La cyprière ne s’étend pas au-delà des limites du delta : à l’ouest s’étendent les vastes savanes des Attakapas ; à l’est, de l’autre côté du lac Pontchartrain, croissent les grandes forêts de pins, dont le pollen, emporté par le vent, couvre parfois tous les chemins de la Louisiane comme d’une poussière de soufre.

À chaque région géologique parfaitement délimitée correspondent une faune et une flore distinctes, et pour connaître les séries animale et végétale d’un pays, il doit suffire d’en connaître le relief et les formations. Sous ce rapport, le delta mississipien est un pays modèle, car la nature du sol s’y harmonise complètement avec les plantes qui le recouvrent et les animaux qui l’habitent. Géologiquement, c’est un golfe comblé où la terre et l’eau sont encore en lutte ; dans la série végétale, c’est une cyprière ; dans ses rapports avec la série animale, c’est un repaire de crocodiles, de tortues, de grenouilles et de serpens. Seuls les reptiles et les oiseaux pêcheurs sont aborigènes, et tous les autres animaux ne sont que des visiteurs, ou des colons venus des régions avoisinantes. On peut dire que la Basse-Louisiane traverse maintenant une ère géologique depuis longtemps passée pour le reste du continent, l’ère des reptiles.

La bête qui caractérise le mieux la série animale de la Louisiane, c*est le crocodile. Pendant les belles journées d’été, quand un soleil implacable frappe sur la surface tranquille des lacs, on voit des centaines de ces animaux étendus sur la surface de l’eau comme d’énormes troncs d’arbre rudement sculptés. D’autres dorment au milieu des joncs, à demi engloutis dans la vase, et dès qu’on s’approche d’eux, se précipitent brusquement vers l’eau, où ils tombent