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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/615

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vingt pieds de diamètre. Aujourd’hui le courant du fleuve ne charrie plus de pareils géans ; les scieries échelonnées de distance en distance sur le bord arrêtent les grosses pièces à leur passage, et, pendant les crues, on voit les petites barques s’éparpiller à la poursuite du bois flottant, comme des insectes à la recherche d’une proie.

Sur les bancs de sable du Mississipi se trouvent encore beaucoup de ces dangereux troncs d’arbre appelés snags ou sawyers par les Américains et chicots par les créoles. Retenus d’abord par une racine ou par une branche, ces troncs d’arbres s’engagent peu à peu sous la masse des alluvions par l’une de leurs extrémités, tellement que les crues ne peuvent plus les emporter et que l’eau finit par les recouvrir en entier. Alors la force du courant aiguise leur extrémité libre et l’affile comme une pointe de poignard sur laquelle les bateaux mal dirigés courent grand risque de s’entr’ouvrir. Près du Caire, il existait encore, il y a quelques années, un terrible chicot sur lequel trois bateaux à vapeur sont venus se heurter dans une même saison ; à lui seul, ce tronc d’arbre mal placé a causé au commerce une perte de 500,000 francs. Pour extraire les chicots) on emploie d’énormes et puissantes machines montées sur deux bateaux à vapeur accouplés et doublés de fortes plaques de fer ; au moyen d’une chaîne et de pinces suspendues à l’avant, ces machines saisissent les troncs d’arbres, les redressent graduellement, les dégagent de la vase, et, par le moyen de rouleaux, les ramènent à l’arrière, d’où ils tombent dans le fleuve et flottent au gré du courant. Malheureusement le nombre des bateaux extracteurs est beaucoup trop restreint ; il était de quatre seulement en 1856.

Malgré la diminution remarquable du bois de dérive pendant les dernières années, l’étranger qui voit le Mississipi pour la première fois n’en est pas moins frappé d’une espèce de stupeur à la vue de l’immense quantité d’arbres dont il est entouré. Dans quelque direction que se porte le regard, de vastes forêts noirâtres bordent l’horizon, les troncs dégarnis de leurs branches descendent lentement le courant du fleuve, et la rive est parsemée d’arbres échoués, Le sol lui-même consiste en couches alternatives de sable, d’argile et de troncs qui, dans les temps antiques, ont été déposés par les inondations. Tout le delta de la Basse-Louisiane est une immense houillère en formation pour les âges futurs ; mais c’est dans la vaste région alternativement inondée par le Mississipi, la Rivière-Rouge et leurs affluens, qu’on observe dans toute sa gloire la puissance de la vie végétale. Les bras du fleuve, les ruisseaux, les marécages semblent s’y mélanger avec les forêts dans un désordre inextricable, et cependant, si un immense incendie pouvait mettre à nu toute cette partie de la Louisiane, on remarquerait une certaine régularité