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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/567

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veut être sincère, tous les doutes sur la possibilité du régime constitutionnel viennent d’un seul motif : il a péri ; et ce motif est grave. Mais si la monarchie de 1814, si la monarchie de 1830 avaient été conduites par la démocratie, si c’était l’esprit opposé à l’esprit conservateur qui eût sans frein et sans mesure dominé dans leurs conseils, l’absence d’un pouvoir vraiment aristocratique pourrait être alléguée comme la cause de leur perte. À parler selon les faits, non selon les théories, en quoi un peu plus ou un peu moins d’aristocratie aurait-il empêché leur chute ? Une insurrection follement provoquée a renversé la première monarchie ; une insurrection nullement provoquée a renversé la seconde, Sérieusement, il y aurait eu à l’une et à l’autre époque cinq cents seigneurs au Luxembourg jouissant chacun de cinq cent mille livres de rente par ordre de primogéniture que leur présence n’eût rien fait aux événemens qui ont amené directement la ruine des deux monarchies. Encore une fois, ces événemens n’ont été à aucun degré produits et facilités par le défaut d’esprit aristocratique dans le gouvernement. Si cette lacune était cause des revers par exemple de la monarchie de juillet, c’est qu’on l’aurait vue, dans ses conseils, dans ses mesures, dans la composition de ses majorités, dériver peu à peu vers la démocratie pure et le relâchement des doctrines gouvernementales. Or c’est plutôt le contraire qui est arrivé. Ce n’est point le gouvernement qui s’est peu à peu affaibli et dissous ; c’est de vive force qu’il a été emporté. L’aristocratie n’a rien à voir là, et les majorats ne triomphent pas des émeutes.

Je ne veux pas dire que l’esprit aristocratique ne puisse être, dans certaines circonstances, une résistance utile, et exercer par occasion une action avantageuse sur le gouvernement ; je ne dis même pas qu’il soit très aisé de s’en passer. Je dis seulement que la France n’ayant pas été gouvernée démocratiquement, ce n’est point faute d’aristocratie que nous avons échoué, et que la crise dans laquelle on a péri était de celles auxquelles une aristocratie de plus ou de moins ne faisait rien. Ainsi, même en admettant l’utilité, la nécessité de l’élément aristocratique dans le mélange constitutionnel, l’expérience n’autorise nullement à soutenir que la monarchie représentative ait sombré en France pour en avoir manqué.

Mais l’aristocratie, je me hâte d’en convenir, n’est pas uniquement une force conservatrice, si l’on entend uniquement par conservateur ce qui maintient et favorise la puissance d’action du gouvernement. Celle de l’Angleterre a joué dans l’histoire un rôle moins restreint, plus compliqué, plus grand. Elle a surtout utilement contribué au développement laborieux des institutions de l’Angleterre ; elle a servi à donner à la royauté britannique ce caractère de simplicité