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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/558

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a pensé tout haut ; l’Europe l’a entendue. S’est-il passé un jour où l’une n’ait pas dit, où l’autre n’ait pas cru que le gouvernement représentatif était, non pas le meilleur, mais le seul gouvernement pour elle ? Le monde entier aurait été le jouet de la plus étrange et de la plus opiniâtre hallucination, s’il avait cru sans motif que la révolution, qui a été le grand spectacle du siècle, avait fait de la liberté politique le but de ses efforts et la condition de l’ordre nouveau. Des partis ont eu quelquefois le tort de jouer pendant un temps la comédie. Ce serait la comédie la plus étrange, celle que la France aurait donnée au monde, si elle n’avait pas été sincère dans sa révolution. Mais trêve aux suppositions absurdes : la France a pensé ce qu’elle a dit ; elle a agi comme elle a pensé, lorsqu’aux yeux éblouis de l’univers elle a élevé la bannière où l’on pouvait lire les paroles que proférait Montesquieu à l’aspect de l’Angleterre : « Liberté, égalité [1]. »

Faut-il croire que tout est changé ? Quel vent soudain aurait chassé cette nue orageuse et brillante ? Serait-ce qu’il faut aux nations, pour obtenir et garder la libre possession d’elles-mêmes, autre chose que l’intelligence et la volonté ? Peut-être. L’homme peut beaucoup de ce qu’il pense et de ce qu’il veut ; il ne peut pas tout ce qu’il veut ni tout ce qu’il pense. Bien que mille et mille fois plus fortes que les individus, les sociétés sont cependant comme eux sujettes aux conditions de l’humaine destinée. Pour maîtriser le sort, pour réaliser leurs rêves, il leur faut réunir certaines circonstances qui ne dépendent pas toujours d’elles. Dans leurs plus chères et leurs plus hautes entreprises, il ne suffit pas, pour réussir, de leurs pensées animées par leurs passions. Il y a dans les choses des difficultés, dans les événemens des traverses qu’on ne surmonte pas sans une sagesse persévérante ou plutôt sans certains heureux accidens que la sagesse même ne procure pas. Il faut à la cause des serviteurs, et à la cause, â ses plus dignes serviteurs, il faut encore un don qu’on méconnaît trop aujourd’hui et ce que tous les grands hommes ont appelé par son nom : — la fortune.

On écrirait notre histoire contemporaine si l’on tentait de déterminer à ce point de vue ce qui nous a manqué. Ce serait s’engager dans des jugemens qu’il m’appartient moins qu’à un autre de porter. Cependant, comme on pourrait contester cette part que l’expérience de tous les temps a faite à la fortune, comme les récentes théories sur l’histoire ne connaissent plus que la force des choses et rapportent tous les événemens à la fatalité des causes générales, j’insiste sur ce point. Parmi les hommes qui se sont mêlés, entre

  1. Notes sur un Voyage en Angleterre.