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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/556

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théâtre même où se joue son activité. À sa voix, la scène change autour de lui, et la nature sauvage, faisant place à la nature cultivée, semble donner le jour à une nouvelle humanité. Aussi son histoire n’est-elle que le récit de continuelles vicissitudes, et sa destinée qu’une succession de révolutions.

Les circonstances dans lesquelles une nation est placée depuis longtemps ne sauraient donc être dans tous les cas un obstacle absolu aux mutations qu’elle voudrait faire dans ses lois, dans ses coutumes, dans le cadre politique enfin où elle a vécu et grandi. La difficulté résiderait surtout dans son intelligence et sa volonté. Celles-ci ne pourraient même pas toujours s’opposer aux effets du sort, et se plieraient quelquefois aux changemens qu’elles ne cherchaient pas. Un fait impérieux, un accident de la nature, un coup de la politique les a plus d’une fois assujetties, en dépit d’elles-mêmes, à des institutions qu’elles auraient spontanément repoussées. On ne peut dire que la contrainte ne réussisse jamais ici-bas, ni que l’oppression rencontre toujours une résistance victorieuse. Lorsque les Romains sont venus donner aux Gaulois le régime municipal, il n’est pas sûr que ceux-ci fussent bien empressés à l’adopter, et quand plus tard ils l’ont défendu contre les Francs, il leur a bien fallu accepter quelque chose des lois que ces vainqueurs apportaient de la Germanie. Ce n’est pas, il s’en faut, d’élémens indigènes seulement que se sont formées la législation et la constitution des peuples modernes.

Si la force des événemens produit de tels effets, combien le consentement volontaire et réfléchi des peuples ne pourrait-il pas les multiplier et les faciliter davantage ! Supposez chez une réunion d’hommes la persuasion et la décision au degré convenable, il ne semble pas qu’il y ait de changement qu’elle ne pût accomplir dans le système de ses lois. Elle pourrait en quelque sorte choisir sa condition, et si l’opinion est, comme on le dit tant, la reine du monde, son autorité devrait au moins aller jusque-là. La question que nous aurions à résoudre, quand il s’agit d’importer quelque part le gouvernement représentatif, serait donc surtout de savoir si la société à laquelle on le destine le veut assez fortement, si ses idées ont pris dans ce sens un tour assez marqué pour que la conviction soutienne sa volonté. Or ce n’est là qu’un point de fait à constater, et il est difficile d’ignorer que depuis bientôt un demi-siècle les nations civilisées ont montré quelques dispositions, émis quelques vœux favorables à cette forme de la liberté politique. Plusieurs sont allées plus loin. Leur inclination s’est démontrée par des faits. Elles ont risqué leur repos, quelquefois leur existence, pour satisfaire leur penchant, et l’on aurait peine à prétendre que