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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/498

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été trahi par votre première maîtresse, quelque plate créature qui ne valait peut-être pas une seule des larmes d’un honnête garçon, — comme vous avez pleuré, vieille coquette, le jour où vous avez vu s’enfuir ce dernier amant auquel vous vous accrochiez avec désespoir, — comme vous avez pleuré, beau dandy, le jour où, la face livide et les traits bouleversés, vous avez senti les larmes monter dans vos yeux, secs jusqu’alors, en contemplant votre dernier billet de mille francs. Il y avait du regret, de la vanité et de l’égoïsme dans ces larmes; mais, dites-moi, y avait-il un atome de repentir? Ce n’était pas le regret d’avoir péché qui vous animait, convenez-en; c’était le désespoir de ne pas pouvoir pécher encore. Lui au moins eut le mérite de mêler un repentir sincère à ses ridicules regrets. Ses prières vous semblent bouffonnes; mais songez un peu qu’elles n’ont point paru telles à Dieu, puisqu’il les a entendues et qu’il les a exaucées. Que les philistins et les pharisiens rient s’ils veulent de cette conversion; vous n’en rirez pas, vous, créatures d’élite, qui avez commencé par désirer tout le bonheur de la terre, et qui avez fini par ambitionner toutes les félicités du ciel. Si l’humilité a fait taire en vous la voix de l’orgueil, vous aimerez à vous abaisser, j’en suis sûr, et à vous trouver une sorte de fraternité avec ce misérable; vous vous avouerez noblement que, pour être plus belles et plus grandes, plus dignes de désir et d’envie, les choses que vous avez poursuivies, possédées et regrettées, n’étaient pas moins fragiles, pas moins périssables que les choses infectes et grotesques auxquelles il bornait son ambition. Ne ris pas de cette conversion, toi surtout que je connais si bien, jeune homme au cœur empoisonné d’orgueil et gonflé de passion. Sais-tu vers quel port te conduiront les orages de l’existence, et de quels moyens la Providence se servira pour te guérir de ces blessures que tu regardes aujourd’hui avec tant de complaisance, et pour calmer les ardentes fièvres qui te consument et dont tu es si fier?

« Et maintenant tirons directement la morale de cette histoire à la manière des fabulistes antiques; elle prouve clairement deux faits moraux : le premier, c’est que l’homme place son orgueil dans d’étranges choses; le second, c’est que le cœur humain est mené par des mobiles plus singuliers qu’on n’oserait l’imaginer. »

Telle est généralement la manière dont ces fragmens sont écrits. Nets et rapides, dépourvus de toute recherche dramatique et de toute prétention à l’art, ils trahissent, par leur forme même et leur peu de souci des agrémens extérieurs, la nature méditative et rêveuse de l’auteur. Sa pensée semble affectionner une nuance particulière, qu’à défaut d’une meilleure expression j’appellerai le gris lumineux. Sur ce fond clair et brillant, un peu uniforme, une image se détache quelquefois comme un accident de couleur. L’expression des senti-