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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/490

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« J’ai connu beaucoup d’esprits ingénieux et de fins connaisseurs en littérature qui regardaient Sterne comme un auteur trop vanté. Sans doute, disaient-ils, il y a dans ses œuvres quelques pensées profondes et quelques pages remarquables, mais comme il peut et comme il doit naturellement s’en rencontrer dans les œuvres d’un écrivain qui parle sans jamais s’arrêter et bavarde à bouche que veux-tu. Il sait rire, dit le vulgaire, toujours disposé à accepter les réputations faites et les préjugés établis. Eh bien ! c’est une question très discutable. Ce n’est pas tout que de rire, il faut encore ne pas rire à contre-temps. Or la gaieté de Sterne nous semble presque toujours intempestive; il montre ses trente-deux dents alors qu’il faudrait se contenter de sourire, souvent même alors qu’il n’a aucune raison sérieuse de déployer tant de gaieté. Il a le rire facile et intarissable des enfans, cela est vrai, et cependant ce lire n’a aucune innocence ni aucune naïveté; il est cynique autant que puéril. Sa sensibilité si vantée est remplie d’égoïsme, et manque entièrement de tendresse et de sympathie; il jouit de la douleur qu’il contemple, et pleure non de compassion, mais de plaisir. Est-il d’ailleurs assez affecté, alambiqué, obscur, énigmatique, assez rempli d’hypocrisie et de charlatanisme! On dirait qu’il pleure non pour vous émouvoir, mais pour vous donner une excellente idée de son cœur, ou pour vous duper plus sûrement par ce vain étalage de larmes. Toutes ces critiques sont parfaitement justes, mais Sterne a un mérite qui rachète amplement ses défauts : on peut dire qu’il a découvert d’instinct une branche très importante des sciences morales, encore peu cultivée, mais qui le deviendra de plus en plus à mesure que la société deviendra plus raffinée et plus compliquée, — l’entomologie morale. Nul mieux que Sterne n’a pour ainsi dite vu l’invisible et saisi l’insaisissable, nul n’a mieux compris les mobiles bizarres et occultes des actions humaines et les mystérieux secrets du cœur humain. Malheureusement Sterne n’était pas un homme de génie; il a ignoré lui-même la découverte qu’il avait faite, il a exploité cette science des petits secrets du cœur humain non comme un philosophe ou un grand artiste, mais comme un sceptique et un charlatan spirituel. Et cependant je pense bien souvent à lui lorsque je contemple le spectacle de la vie et que j’observe les infimes accidens qui dirigent nos destinées. Bien souvent j’ai pensé au nez gigantesque de Diego en assistant à certains succès, et au fétu de paille de la veuve Widman, en observant les relations sympathiques entre les deux sexes. Que serait-il advenu si les populations émerveillées avaient pu constater de quelle substance était ce nez de Diego qui leur inspirait tant d’admiration, et si l’oncle Toby n’avait pas souillé dans l’œil de la veuve Widman? Que serait-il advenu si M. Shandy lui-même, se levant précipitamment, eût re-