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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/486

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celui-là lui avait révélé l’accommodant scepticisme du monde et les faciles compromis qu’il autorise. La fréquentation de ces quelques amis ne lui avait pas seulement dévoilé tous les secrets des différentes natures d’hommes qu’ils exprimaient; elle lui avait aussi dévoilé tous les secrets des doctrines qu’ils professaient, quelquefois à leur insu, car tout homme, qu’il le sache ou non, possède une philosophie, une doctrine en vertu de laquelle il dirige sa vie et règle sa conduite. Ainsi il y en avait un qui lui avait démontré par expérience que les doctrines d’Helvétius méritaient d’être moins anathématisées qu’elles ne l’ont été, et qu’à tout prendre l’égoïsme avait du bon, car l’égoïsme, consistant dans le désir de n’être pas gêné, évite, autant qu’il le peut, d’être gênant. Un enthousiaste lui avait appris, à sa grande stupéfaction d’abord, que les idées réputées les plus nobles n’étaient pas toujours proches parentes de la charité, et qu’il n’y a pas de tyrannie plus dangereuse que celle de l’enthousiasme quand il n’est pas réglé par la modestie et la douceur, tandis qu’il avait trouvé des trésors de bienveillance intelligente chez un aimable matérialiste dont toute la doctrine pratique consistait à penser que l’homme est naturellement, sinon l’ami, au moins le camarade de l’homme. Quoiqu’il sortît rarement de chez lui, il en savait donc plus long sur la nature humaine que la plupart de ceux qui sont lancés dans le tourbillon le plus épais du monde, et qui ont parcouru tous les grands chemins du globe, car il avait largement fouillé dans cette mine d’observations que lui offrait la société restreinte au milieu de laquelle il vivait, et chaque jour il recommençait ses fouilles avec une curiosité toujours aussi ardente. Une expérience incessamment renouvelée lui avait appris en effet qu’une âme humaine est une mine inépuisable en métaux mêlés de toute espèce, or et argent précieux, cuivre vulgaire, plomb terne et vil étain.

Il avait aussi en lui-même certaines facultés et certaines tendances qui lui avaient singulièrement facilité son métier d’observateur, et qui portaient chez lui jusqu’à l’ivresse et à la frénésie les voluptés de la contemplation. Il agissait comme il pensait, selon ses doctrines de l’heure présente et ses préoccupations morales du moment. Contrairement à la plupart des hommes qui ont les doctrines de leurs passions, lui, il avait les passions de ses doctrines, c’est-à-dire que toute sa conduite, à tel ou tel moment de son existence, était la conséquence des doctrines qu’il avait embrassées. Les modernes ont rarement connu cette manière de philosopher qui était celle de l’antiquité. Alors chaque philosophe était réellement le personnage de sa doctrine, et, par sa conduite et ses mœurs, en révélait à tous les yeux les conséquences pratiques. Antisthène portant sa besace, Diogène roulant son tonneau, Zénon vaincu par le mal et refusant de croire à la douleur, Démocrite qui riait sans cesse et Héraclite