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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/485

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celles qui gouvernent l’amour. La nature, en mettant dans le cœur de l’homme le sentiment de l’amitié, avait voulu qu’il pût prendre plaisir à contempler dans son semblable cette chimie morale dont les combinaisons fatales le faisaient si cruellement souffrir. Dame nature, ne voulant pas être calomniée, avait donné à l’homme dans le sentiment de l’amitié le moyen de contempler avec calme et bienveillance, sans dégoût et sans fureur, les opérations souvent douloureuses, le plus souvent nauséabondes, mais toujours nécessaires auxquelles elle se livre. Un ami était donc un miroir, ou mieux encore un exemplaire vivant du livre de la nature. Il y avait des livres de tous les formats, de toutes les reliures; mais peu importait l’apparence du livre, c’était le contenu qui était intéressant. Pour apprécier le livre, il fallait l’ouvrir souvent et le lire avec attention ; le parcourir n’était pas assez : il fallait en savoir par cœur les beaux passages, en souligner les endroits défectueux, connaître la filiation logique des idées qu’il contenait, et tout cela n’était pas l’œuvre d’un jour. L’amitié, contrairement à l’amour, n’avait donc tout son charme et tout son prix que lorsque les âmes s’étaient pénétrées, et qu’elles connaissaient à fond tous leurs secrets. Comme c’est le seul de nos sentimens qui ne naisse pas de l’illusion, le seul qui nous soit conseillé et non imposé par la nature, la connaissance des vices, des travers et même des défauts de ceux qui nous l’ont une fois inspiré ne lui nuit en rien. Au contraire un travers, s’il est ridicule, nous attache en nous amusant; un vice, s’il est irrémédiable, excite notre sympathie et notre compassion, et s’il est léger, il nous fournit l’occasion de jouer le rôle de moraliste et de mentor, rôle très apprécié du pédantesque sexe masculin, qui n’a pas de plus grand plaisir que de réprimander, d’avertir et de conseiller, afin d’avoir la joie de pouvoir dire : « Admirez comme je suis sage, et imitez-moi, si vous pouvez! » Pour toutes ces raisons, Henri Néville ne changeait jamais d’amis et de camarades, et cinq ou six personnes composaient pour lui l’humanité tout entière.

Et ces cinq ou six personnes représentaient en effet pour lui l’humanité, car il savait à fond tous leurs secrets, et il avait fait le tour de leur âme. Elles étaient pour lui des personnifications vivantes, des emblèmes animés non-seulement des différens types humains, mais encore de quelques-unes des plus délicates nuances morales et sociales. L’un représentait à ses yeux toutes les qualités et toutes les généreuses illusions de l’homme élevé selon les doctrines du XVIIIe siècle; l’autre lui résumait tout l’esprit des ateliers, tout le spirituel charlatanisme et toute la manière de penser paradoxale des artistes; celui-ci lui avait offert le spectacle d’une nature spontanée et instinctive, livrée en pâture à toutes les furies de l’orgueil;