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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/484

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LES
PETITS SECRETS DU CŒUR

I.
UNE CONVERSION EXCENTRIQUE.



Je ne crois pas que beaucoup de Parisiens aient connu Henri Néville, car il évitait le monde avec autant de soin que d’autres le recherchent. La société qu’il fréquentait d’habitude se composait tout au plus d’une demi-douzaine de personnes, et peut-être ce chiffre est-il encore exagéré. Quand il perdait un ami, ce qui lui arrivait quelquefois, il ne songeait pas à le remplacer, malgré la lacune que cette perte faisait dans sa vie habituelle, et il attendait avec patience que le temps lui fournît l’occasion de remplir les places laissées vides dans ses affections. Il avait coutume de dire en effet qu’on doit supporter ses amis jusqu’à ce que le fardeau devienne intolérable, et que pour l’agrément des relations et la satisfaction de cet instinct social qui entraîne l’homme vers l’homme, le plus aimable des indifférens ne vaut pas le plus détestable des camarades. Une fraîche connaissance, disait-il encore, lui faisait toujours l’effet de ces gibiers exquis qu’il faut laisser attendre quelque temps avant de s’en régaler, l’amitié ou même la simple camaraderie n’ayant tout son prix que lorsqu’elle était, comme le gibier rare, un peu faisandée. Cette opinion, qui vous paraîtra peut-être équivoque, était appuyée cependant sur une série de raisonnemens qui ne manquaient ni de finesse ni de moralité. Selon lui, les lois qui régissent l’amitié étaient absolument contraires à