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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/479

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ques sur une hauteur dominant les positions des Français. Ces pièces, servies, s’il faut en croire les naturels, par des déserteurs anglais et américains, atteignirent à deux reprises nos retranchemens; mais, soit que les munitions leur fissent défaut, soit qu’on ne crût pas à l’efficacité de ce tir de nuit, elles se turent bientôt. Néanmoins M. Laferrière fit monter sur le morne et mettre en batterie un obusier de 12. Dès le point du jour, cette pièce ouvrit le feu sur la batterie canaque, qui fut immédiatement abandonnée [1]. On continua ensuite les travaux de la redoute, et l’on en dégagea les abords en mettant le feu aux herbes hautes qui couvraient les versans du morne. Le temps était mauvais, des grains de pluie et des rafales fréquentes traversaient l’espace; on résolut de ne diriger aucune attaque dans ces conditions. Du reste, la fusillade de l’ennemi, commencée au jour à des portées impossibles, était insignifiante, et les tirailleurs ne se montraient pas. Seulement sur les crêtes lointaines on voyait passer des combattans, ce qui justifiait le dire de nos espions que l’île d’Hivaoa envoyait des renforts à Tahuata.

Pour en finir d’un coup, M. Laferrière songea à faire venir la corvette la Boussole, alors en station à Nukahiva. Il espérait, en partant de nuit avec son navire, réussir à ramener les deux bâtimens le lendemain, tandis que la garnison se bornerait à garder la défensive. Toutefois les importans services que rendait le Bucéphale faisaient hésiter le commandant sur le parti à prendre. En cette conjoncture, le second du bord, M. Prouhet, offrit de faire avec quelques hommes de bonne volonté la traversée dans la chaloupe. Après des hésitations fondées sur les dangers qu’allait affronter cette légère embarcation assez petite, ce parti fut adopté. Donc, à la nuit close, sous les ordres de M. Prouhet, la chaloupe, armée de fusils et d’espingoles, montée par dix matelots et deux quartiers-maîtres, emportant cinq jours de vivres et un rechange pour chaque homme, cingla vers Nukahiva.

Le même soir, le temps s’améliora, la nuit fut magnifique, rien n’en troubla le silence et la sérénité jusqu’à quatre heures du matin. A ce moment, la lune venait de se coucher, et l’on avait encore devant soi plus d’une grande heure de ténèbres profondes, quand tout à coup, comme la veille, le feu s’ouvrit sur les différentes faces du camp et sur le morne de la redoute. Les canaques s’étaient avancés de toutes parts, rampant avec lenteur pour ne pas donner l’éveil.

  1. Quelques jours plus tard, ces pièces trouvées à la même place furent portées au camp. L’une était le vieux canon qu’on a vu figurer à la prise de possession, l’autre un obusier de montagne acheté depuis à un baleinier. Deux boulets et des pierres cerclées de fer avaient servi de projectiles.