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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/470

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Et maintenant que la physionomie du rivage nous est connue, si nous gravissons un des étroits sentiers qui de l’intérieur convergent entre la maison de Te-Moana et le figuier des banians, nous arriverons sur un plateau assez vaste que forme en s’évasant l’ouverture des vallées. Là, pour peu que le temps soit humide, on voit au loin émerger d’une vapeur bleuâtre, et parfois même des nuages blancs arrêtés au milieu des arbustes, des futaies entières de cocotiers dont le panache ondoie en pleine lumière. L’écume d’une cascade au flanc d’un morne, les feuilles larges et vert tendre d’un bouquet de bananiers, accidentent aussi ce paysage, dont la végétation est en général de couleur sombre. Sur la gauche du plateau, on rencontre un koïka, sorte de place publique rectangulaire qui peut avoir 40 mètres de long et 15 de large. Elle est entourée d’une plate-forme de galets sur laquelle se dresse un second gradin d’un demi-mètre d’élévation couvert de cases qui tournent leur devanture à l’intérieur. Plusieurs de ces cases tombent en ruine. Des broussailles, des pariétaires, des cailloux envahissent l’enceinte et indiquent l’abandon auquel les indigènes semblent avoir voué ce lieu, sans doute parce que la proximité de la baie ne leur permet pas de soustraire à la curiosité profane des étrangers en relâche certaines particularités mystérieuses de leurs réunions. Si l’on poursuit la promenade en prenant vers le nord-est un sentier qui passe entre d’énormes blocs de rochers arrondis d’un aspect fort pittoresque, on arrive auprès de la demeure d’un tahua (prêtre). L’autel des dieux occupe une enceinte naturelle formée par des troncs d’arbres énormes, dont le feuillage abrite l’idole plantée au milieu de la plate-forme entre des faisceaux de baguettes. Sur le devant, semblable à une lampe de sanctuaire, on voit, accroché à une branche par trois cordons, un plateau couvert de morceaux de viande et de poissons gâtés affectant l’odorat pour peu qu’on reste sous le vent.

A notre première visite, le tahua, vieillard bleu et grave, bardé d’une épaisse guirlande de fruits et d’herbes que piquait la baie de corail du pandanus, tenant en main un long bâton blanc, était assis, le dos appuyé contre les nattes pendantes de l’autel, et restait impassible, soit qu’il fût en extase, soit qu’il crût de sa dignité de ne pas nous apercevoir. « Il est peut-être aveugle ou empaillé, » dit un de nos compagnons, qui avança la main vers la chevelure blanche du prêtre. Je doute que le sénateur romain dont la barbe fut profanée par un Gaulois ait décoché, avec le fameux coup de bâton d’ivoire vengeur de l’insulte, un regard plus foudroyant de malédiction que celui qui vint paralyser le geste imprudent de l’étourdi. L’œil atone du prêtre s’illumina, ses narines se dilatèrent, et il nous