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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/467

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Hugo, ils n’eussent l’indiscrétion de nous demander « de la poudre et des balles, » lorsqu’un chef exposa au nom de tous une requête timide. Ce qu’il voulait, ce digne homme, c’était un drapeau tricolore semblable à celui qui flottait sur la case de Te-Moana. On accorda bien vite aux nouveaux sujets de la France le morceau d’étamine nécessaire à leur bonheur; dès lors les fronts se rassérénèrent, et le drapeau envié fut accueilli avec des hourras. Pakoko, chef happa, qui d’aventure était du voyage, s’enveloppa le torse du symbole de sa nationalité récente, sans se douter qu’il revêtait la robe de Déjanire, et, n’ayant plus rien à désirer, les Taïoas se jetèrent dans le canot, qui tendit sa voile au vent et cingla vers Acauï.


V.

La rade de Taiohaë s’ouvre du sud au nord; elle a plus de deux milles de profondeur. Au point de vue maritime, elle offre un excellent abri. Le mouillage y est sûr, l’entrée facile, les brises de terre y règnent avec une régularité satisfaisante, et le louvoyage ne laisse à éviter au navigateur que des dangers visibles, et par conséquent peu redoutables. Un fer à cheval aplati au sommet, et dont les branches rentreraient également vers le milieu avec une légère courbe, en figure d’une façon assez exacte le périmètre. Une suite de roches et de falaises occupe la côte est. Cette partie abrupte du rivage pousse dans la mer une pointe qui se recourbe comme une défense de sanglier et menace l’entrée de la rade. Un peu plus loin se trouve la baie d’Akapehi, que termine le mont Tuhiva, s’avançant en promontoire. Derrière la plage sablonneuse de cette baie, le sol s’élève avec une pente douce jusqu’au versant de la montagne. Aride et fauve comme une peau de lion dans le sud, ce versant est accidenté de saillies rocheuses et de déchiquetures triangulaires qui, dans la partie supérieure, s’ouvrent semblables à des soupentes de toits affaissés. Vers le nord, la végétation bouche les crevasses de ce sol tourmenté, serpente aux sillons creusés par les torrens, s’épaissit en touchant à la plaine, et vient y former quelques taillis. C’est dans cette partie de la baie voisine du mont Tuhiva que notre compagnie de débarquement dressa d’abord ses tentes, et c’est sur le morne même que s’ouvrirent les travaux préparatoires d’une batterie. Quand on a marché pendant un demi-mille, alternativement sur une plage de sable, sur des galets, sur un sol rocailleux, laissant à sa droite des massifs de pandanus, de tilleuls, de faos et de goyaviers, où sont disséminées quelques cases perdues dans l’ombre, on rencontre un ruisseau accouru du fond de la vallée. Non loin de son embouchure, un immense figuier des banians dé-