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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/465

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le souvenir d’avoir vu, ainsi qu’il le disait lui-même, l’Angleterre de près et la France de loin. Les habitudes du sauvage avaient naturellement repris le dessus dès qu’il s’était retrouvé à Nukahiva : à partir de ce jour aussi, la ferveur méthodiste s’en était allée à vau-l’eau. Quand nous arrivâmes à Nukahiva, le prestige du chef nous sembla fort compromis. Une certaine tribu de la baie d’Acauï, située à quatre milles à l’ouest de Taiohaë, le molestait plus particulièrement et venait de lui enlever sa femme par surprise. Il nous raconta lui-même son infortune conjugale et ses griefs. L’amiral lui proposa de reconnaître la souveraineté du roi des Français, et lui promit, s’il y consentait, d’employer sa médiation auprès des Taioas (c’était le nom de la tribu ennemie) pour lui rendre l’épouse ravie. Le chef s’empressa d’accepter l’offre de l’amiral, et un canot fut aussitôt expédié vers la baie d’Acauï, avec mission d’engager les chefs taïoas à se rendre à bord de la Reine-Blanche. De son côté, Te-Moana rassembla les chefs alliés de Taiohaë, dont on désigne les différentes tribus sous le nom collectif de Teïs. Nul ne fit défaut à cette convocation, et vers trois heures du soir, Teïs et Taïoas étaient rassemblés en congrès dans la salle du conseil de la frégate. Tous ces canaques, à l’exception de Te-Moana, étaient âgés, tatoués et nus, les vieillards complètement bleus, les autres magnifiquement bariolés. Ils s’accroupirent en rond, chacun tenant son éventail avec dignité comme un sceptre. On distinguait plus particulièrement dans ce groupe un guerrier nommé Pakoko. Il avait pour diadème un rameau de cocotier dont les feuilles lui ceignaient la tête et se rejoignaient nouées sur l’occiput. Cette coiffure élevée par-devant, en forme de mitre, accompagnait noblement le visage calme, énergique et fier du chef canaque. Une impériale blanche semblable à une longue houppe de coton lui descendait sur la poitrine. Un autre personnage attirait aussi l’attention : c’était Niéhitu, oncle et tuteur de Te-Moana. Son visage seulement était rayé de bandes bleues passant sur les yeux et sur la bouche. La couleur rouge du reste de son corps et son obésité en faisaient un magot de taille naturelle que n’eussent désavoué ni l’Inde ni la Chine. Le colloque s’ouvrit et dura une heure, pendant laquelle les deux camps se renvoyèrent à l’envi les récriminations et les reproches. « Vous m’avez volé ma femme, disait Te-Moana. — Elle s’est envolée. » Tel était à peu près le sens de la réplique. En dépit des apostrophes animées et des gestes violens, on sentait que la passion faisait totalement défaut à ce débat, où nul intérêt sérieux n’était en litige. Des motifs puérils n’avaient pu créer qu’une animosité factice; aussi céda-t-elle vite, et les adversaires, sous l’arbitrage de l’amiral, consentirent à se donner la main en signe de