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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/461

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nous conduisirent sous les ombrages de la vallée. L’amiral fit demander par M. François de Paule les chefs de cette partie de l’ile. Trois hommes se présentèrent coiffés de chapeaux tromblons qui, rougis et rongés sous tous les ciels, sur toutes les mers, à tous les vents, par tous les insectes, étaient enfin tombés de chute en chute sur ces fronts souverains. Deux de ces hommes étaient âgés et bleus : ils se nommaient Opéhué et Tohétohué; l’autre, jeune encore, se nommait Totika. Tohétohué était hideux. Une sorte de contraction des muscles de la face le défigurait, et l’un de ses yeux sans prunelle roulait comme une bille d’agate blanche entre ses paupières tatouées. Ces chefs connaissaient déjà notre établissement de Vaïtahu. Ils demandèrent à l’amiral de débarquer aussi des soldats sur leur île, déclarant qu’ils étaient prêts à reconnaître la souveraineté de la France. On leur promit une garnison dès qu’ils seraient à même de la recevoir, c’est-à-dire aussitôt qu’ils auraient construit une case dont on leur marqua les dimensions séance tenante.


IV.

Vers la fin du mois de mai, la petite colonie de Vaïtahu avait accompli les plus urgens travaux d’installation et de défense. Dès qu’on eut emmagasiné les vivres et les munitions de guerre, le four fonctionna, et l’établissement put s’administrer sans le concours de la frégate. Il fallut songer alors à faire voile pour Nukahiva, où l’amiral avait désigné la baie de Taiohaë comme point de ralliement aux navires de sa division attendus de jour en jour. La frégate emmenait M. François de Paule. Depuis plusieurs mois sans nouvelles de ses collègues d’Hua-Pu et inquiet de les savoir exposés aux brutalités des indigènes, le révérend supérieur de la mission désirait connaître leur sort. Soixante milles séparent Hua-Pu de Tahuata. Nous nous dirigeâmes d’abord vers cette île, la plus méridionale du groupe nord-ouest des Marquises. Hua-Pu profile sur le ciel une élégante silhouette noire hérissée de pics si nombreux, si aigus, si élevés, qu’on s’imagine voir surgir des flots une ville gothique avec tout son luxe de clochers, d’obélisques et de flèches de granit. L’aspect du pays n’a rien de particulier. Des zébrures sombres indiquent les vallées fertiles; des tons fauves, les montagnes et les terres pétrées; quant aux aiguilles basaltiques de Hua-Pu, elles en font la plus pittoresque des îles Marquises. On mit en panne devant la baie d’Hakahu, résidence du principal chef de l’île, et un canot conduisit à terre M. François de Paule. Les habitans d’Hua-Pu sont renommés dans l’archipel pour leur douceur : c’est, nous disait-on,