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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/459

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pâle et chauve; il appuyait sur la pierre deux dents canines, longues, aiguës et disposées comme celles d’un morse; son œil large et rond, sans paupière, chatoyait dans l’ombre et me dévorait du regard. Cependant cette bête fantastique, ce sphinx, mystérieux gardien peut-être du lieu sacré, ne me proposait d’autre énigme que celle de sa nature, que mon ignorance en zoologie ne me permettait pas de résoudre. Notre guide vint à mon aide, s’approcha, considéra un instant cette face bizarre; puis, haussant les épaules avec le scepticisme des esprits simples et positifs, il marcha vers la plate-forme, se pencha dessus à mi-corps, enfonça son bras dans l’ombre où la tête restait acculée, impassible, et tira de son repaire un objet fort curieux et bien fait pour justifier notre première surprise : c’était un crâne humain dont on avait bouché les orbites avec des rondelles brillantes en nacre de perle, plates et larges comme des pièces de cinq francs. Un trou perforé au milieu restait noir en guise de prunelle; un morceau de bois pointu remplissait la cavité nasale; deux dents longues, menaçantes, avaient été fichées dans l’alvéole des canines ; enfin des cordons en bourre de coco retenaient aux maxillaires de nombreuses touffes de cheveux disposés en barbe, et aux oreilles des plaques de bois ovales blanchies à la chaux. La mâchoire inférieure manquait. L’ironie poursuivait jusque dans la mort un ennemi vaincu. J’aurais voulu emporter cette singulière relique, mais il eût été difficile de la celer aux canaques le long du chemin, et ceux-ci se fussent peut-être choqués d’une violation par trop audacieuse de leurs tapus. Le major ayant d’ailleurs constaté qu’un indigène en avait fait les frais de sa personne, tout prétexte me fut ôté de composer avec mes scrupules, et je me décidai à remettre la relique en place. Je regrettai néanmoins d’autant plus ce trophée qu’il était le seul ornement curieux de cet autel, où l’on voyait cependant aussi quelques débris d’ossemens humains blanchis par l’air et une jatte contenant de la popoï calcinée par le temps, toutes choses qui ne témoignaient ni de la ferveur du culte pour ce lieu si vanté, ni de la présence assidue de ses desservans; aussi l’abandonnâmes-nous veuf de son prestige, pour rejoindre à travers le fourré le sentier qui nous-avait conduits. Notre retour n’offrit aucun incident digne d’intérêt.

Dans la seconde semaine de mai, l’amiral fit en canot une excursion vers les côtes d’Hivaoa, la plus considérable des îles Marquises. Je l’accompagnai avec M. François de Paule et le commandant Halley, gouverneur de Vaïtahu. Nous traversâmes, sur une mer calme et comme figée, le canal large de trois milles environ qui sépare Hivaoa de Tahuata, et nous nous présentâmes à l’entrée des baies de la côte méridionale. Nous visitâmes successivement Toa,