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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/455

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sèrent de fatiguer l’écho; mais à ce bruit régulier succéda un caquetage bruyant, d’où surgissaient des cris d’étonnement qui parcoururent toute une gamme chromatique. L’activité n’était point anéantie, elle s’était seulement déplacée. Après nous avoir salués du kaoha, Ferani (bonjour, Français), qu’elles escortèrent des caressantes épithètes de mutaki et maïtaï, les moins timides s’approchèrent, et bientôt retentirent à nos oreilles les mots tabaco ! monni ! (du tabac, de l’argent), premiers bégaiemens de la civilisation. Nous donnâmes de bon cœur quelques cigares, et, leur promettant de l’argent pour un autre jour, nous leur offrîmes en attendant le symbole de l’espérance sur un bouton de marine et l’adresse d’un tailleur de Paris frappée sur cuivre. On reçut le tabac avec transport, le bouton enfilé par la queue prit place au col de l’une des femmes entre une dent de porc et un ongle de vieillard assez grand pour servir de truelle; mais la pièce de cuivre fut sérieusement examinée. Elle passa de main en main, et partout sa valeur monétaire parut l’objet d’une légitime suspicion; enfin le sentiment général se formula par un méprisant aïta ! (mauvais). A l’époque de notre arrivée, les monnaies d’or semblaient inconnues dans l’île; les piastres étaient la monnaie courante, la seule même qui pût servir dans les échanges. Aussi les indigènes demandaient-ils sans discernement une piastre quand nous paraissions désirer le plus innocent coquillage, la plus insignifiante bagatelle. Les temps sont loin où des navigateurs obtenaient pour un certain nombre de dents de cachalot une cargaison de santal. Aujourd’hui l’argent, les armes, les munitions de guerre et les étoffes, surtout celles de laine, sont les seules importations estimées.

En sortant du bosquet, le sentier quitta la berge du ruisseau, grimpa une pente rocailleuse, se glissa comme une couleuvre dans un épais fourré de bambous, et traversa un bois d’arbres à pain. Quelques cases environnaient cet endroit, qui nous parut le plus fertile de la vallée. Sur la plate-forme de l’une d’elles, un canaque, accroupi un pied dans chaque main, nous considéra d’abord gravement et se décida à nous appeler. Quand nous fûmes près de lui, il nous engagea avec mille démonstrations amicales à entrer dans sa demeure; mais nous préférâmes nous asseoir sur la plate-forme pour reprendre haleine et pour éponger nos fronts ruisselans. Le canaque alors se leva, mit la tête dans une ouverture de sa case et y jeta quelques paroles qui déterminèrent un bourdonnement intérieur; puis, comme d’une ruche d’abeilles, nous vîmes sortir par la porte étroite des hommes, des femmes et des enfans, en tout une quinzaine de personnes dont les yeux, encore alourdis par le sommeil, attachaient sur nous des regards hébétés, indécis, tandis que leurs