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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/452

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des comumus ou chansons mélancoliques, pleines d’une vertu alanguissante que nous avons comprise tout d’abord et passionnément recherchée plus tard. Notre présence ne troublait guère ce doux loisir; les naturels ne manifestaient ni antipathie ni contrainte à notre approche : à peine paraissaient-ils s’apercevoir de notre présence. Le soir, au coucher du soleil, une fraîche brise, qui presque toujours tombait de la montagne par rafales intermittentes, arrachait cette population à sa torpeur. On entendait alors au loin des mélopées dont le choc sonore des mains marquait la cadence. Les femmes couraient sur les rochers noirs du rivage, mêlaient leurs cris perçans à la voix grave des flots, et, la tête en avant, se précipitaient à l’envi dans la bande d’écume qui ourlait la côte abrupte.

Quand on eut débarqué la compagnie militaire destinée à occuper l’île, l’anse de Vaïtahu s’emplit de bruit et d’activité. La frégate devait séjourner à Vaïtahu jusqu’au moment où nos soldats seraient en mesure de résister avec avantage aux tentatives ennemies que pourraient ultérieurement diriger contre eux ces insulaires à l’esprit versatile. L’emploi de tous les moyens propres à activer les travaux, l’opiniâtreté des travailleurs, qui triomphaient de difficultés sans nombre, donnèrent, après la première semaine, des résultats inattendus, et nous firent augurer un départ plus prochain que nous ne l’avions d’abord supposé. Nous employâmes donc en promenades d’exploration à travers la campagne le peu de temps qui nous restait encore. Ces promenades eurent malheureusement des limites restreintes, car, je l’ai dit, une chaîne infranchissable de hauts sommets partage l’île dans sa plus grande longueur, et, pour en visiter le versant oriental, il faut contourner cette barrière naturelle, s’aventurer dans des sentiers impraticables après les pluies, enfin passer la nuit chez une tribu peu accoutumée à recevoir des hôtes de notre couleur. Cette dernière considération suffisait pour qu’on ne nous permît pas sans motif impérieux de tenter ce petit voyage.

Le versant occidental offrait seulement à notre curiosité les deux vallées fertiles qui s’étendent derrière les anses de Vaïtahu et d’Anamiaï, séparées par un promontoire. Celle d’Anamiaï, la moins profonde et la moins habitée, ne présente qu’un médiocre intérêt. Un sentier étroit, tortueux, troué par les aspérités du roc, plus rapide à mesure qu’il s’éloigne du rivage, la parcourt dans toute sa longueur, et aboutit à la montagne. Près du sentier, un filet d’eau, souvent tari, se fraie difficilement passage à travers les pierres roulantes qui forment son lit. Partout où il existe une parcelle de terre, dans les endroits les plus arides en apparence, la plante jaillit, et les racines de l’arbre étreignent la pierre. Toutefois cette végétation, sortie à l’aventure du sol rocailleux qui forme la majeure partie