Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/442

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qu’au contraire un léger mouvement ascensionnel des paupières et des sourcils signifiait oui. Tout cela ne suffisait guère à élargir le champ de la conversation. Voyant donc l’impossibilité de tirer de nous les renseignemens désirés, ces femmes reprirent leur masque impénétrable, échangeant à peine quelques réflexions à demi-voix. Bientôt même, sans prendre garde à nous, le regard perdu dans les espaces, l’une d’elles se mit tout à coup à psalmodier une phrase qu’on pouvait prendre pour un verset de nos hymnes funèbres; puis, rassemblant les doigts comme une personne qui s’apprête à puiser de l’eau, elle frappa en cadence ses deux mains formant le creux l’une contre l’autre, et fit ainsi à sa voix un accompagnement sonore. Ses compagnes suivirent son exemple, et une mélopée s’éleva, lente, plaintive, accompagnée par le choc des mains, qui, de grandeurs inégales et inégalement fermées, épanchaient des tons de valeur différente. Nous écoutâmes d’abord avec étonnement, puis avec une sorte de charme, cette bizarre lamentation musicale, qui dans son ensemble ne manquait pas d’une certaine harmonie; mais fatigués bientôt d’une phrase mélodique aussi invariable et aussi persistante, il nous sembla que, pour apprécier ce concert, l’heure de la sieste serait surtout convenable. Après avoir fait cette réflexion, nous nous dirigeâmes vers la demeure des missionnaires.

Trois personnes, occupant toutes trois une position différente dans la hiérarchie religieuse, composaient la mission établie à Tahuata. Le supérieur était un jeune homme sérieux, au visage pâle, au regard profond. Sur sa physionomie austère semblait rayonner parfois la pensée chrétienne, réfléchie, active, et tendant vers un but élevé. La gravité du sacerdoce n’excluait pas en lui les formes polies et gracieuses de l’homme du monde. Sa gloire et son bonheur semblaient uniquement consister dans la propagation de l’idée évangélique. Le second missionnaire représentait la foi aveugle, illimitée. Cette nature douce, ingénue, étrangement ignorante des choses de la terre, s’en allait confiante vers le salut que lui garantissait l’Évangile, en accomplissant avec une ponctualité machinale ses pratiques religieuses. Le troisième, qui ne portait point la soutane, mais remplissait les fonctions de frère servant, mettait au service des deux premiers des qualités inappréciables pour le milieu dans lequel ils vivaient. Robuste, patient, dévoué, infatigable, apte à toutes les professions, il paraissait se subdiviser pour faire à lui seul la besogne de plusieurs. Né aux environs de Rennes, il participait des deux organisations bretonne et normande; il avait l’énergie, la ténacité et aussi la finesse rusée qui les caractérisent. Comme nous l’avons dit, le succès n’avait point couronné les persévérans efforts de la mission française : elle comptait tout au plus une douzaine de