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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/440

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des cases empanachées d’orchidées, et où s’offrit bientôt à nous un tableau des plus gracieux. Un demi-jour bleuâtre, mystérieux, que traverse çà et là, comme une flèche, un rayon de lumière, règne sous une épaisse voûte de verdure. Le cocotier nain, l’hibiscus tout constellé de fleurs d’or entre-croisent leurs rameaux, et l’on n’aperçoit que par les déchirures du feuillage le ciel azuré comme la flamme du soufre. L’ombre et la lumière s’éparpillent sur un groupe de femmes assises, demi-couchées ou accroupies, sur un monticule qui les dispose en amphithéâtre, les unes les coudes dans les genoux et le menton dans la main, les autres, la tête renversée et les yeux au ciel, rêveuses, livrées à l’extase. Au milieu d’elles se dressent deux troncs de cocotiers à l’écorce lisse et argentée. Ce groupe se présente à l’œil avec une espèce d’ordonnance étudiée. Les attitudes ont une harmonie, une grâce, une élégance à ravir l’artiste du goût le plus raffiné. Quelques-unes de ces femmes sont drapées dans de larges manteaux d’étoffe blanche, la plupart découvrent jusqu’à la ceinture leur torse de cuivre pâle au dessin correct. Toutes ont des couronnes de feuillages ou de fleurs, toutes ont d’épais colliers d’herbes odoriférantes ou de baies écarlates; toutes enfin portent au lobe de l’oreille un petit tronc de cône, blanc comme l’albâtre, ou une fleur rouge comme le pavot. Les chevelures noires, brillantes, ruissellent à flots sur les épaules ou se relèvent en épais chignons. Le tatouage revêt les poignets et les chevilles de mitaines ou de cothurnes azurés, dont on prendrait les capricieuses arabesques pour un travail au crochet. Les manteaux, teints par place en jaune indien et jaspés çà et là de taches carminées, se drapent, en dépit d’une sécheresse de plis et de cassures semblables à ceux que produirait une étoffe gommée, avec une grâce élégante dont les nymphes seules peuvent avoir révélé le secret. Quelques-unes tressent des guirlandes d’une herbe aux violentes senteurs, d’autres enfilent, pour en faire des colliers, des fruits semblables à des prunes vertes qui alternent avec des baies écarlates.

Notre approche ne parut guère émouvoir l’assemblée. C’est à peine si quelques ou! ooh! cette dernière syllabe extrêmement prolongée, furent lancés à demi-voix. Toutes ces femmes supportèrent nos regards sans faire un mouvement et avec une indifférence qui pouvait sembler affectée. Une première atteinte fut d’abord portée à l’impression agréable que nous venions de recevoir et en tempéra l’excès. De ce groupe émanait une odeur affadissante produite par l’huile de coco, cosmétique dont les Polynésiennes font un abus exagéré. Quelques-unes avaient pour ainsi dire la chevelure et la peau ruisselantes de cette liqueur, que le suc d’une plante (la papa) nuance en jaune serin mieux que ne le pourrait faire une décoction