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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/436

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notre marine et des centres à nos missions. Cependant l’enthousiasme excité par cette nouvelle laissa, je m’en souviens, beaucoup à désirer. Ceux de nos camarades qui devaient débarquer aux Marquises n’acceptaient pas avec une parfaite sérénité d’esprit cette perspective d’un long séjour sur une terre sans ressources et sans intérêt, disait-on. Leurs prévisions furent-elles justifiées? La colonie naissante qu’on allait ajouter aux possessions de la France n’offrit-elle point d’amples compensations aux premiers occupans? Raconter les épreuves de notre installation aux Marquises, retracer ensuite les résultats qui vinrent couronner nos efforts, faire pénétrer le lecteur à la fois dans la vie coloniale et dans la vie indigène, ce sera, nous l’espérons, répondre à la question qui vient d’être posée, et tel serait l’objet d’une étude où de simples souvenirs suffiront peut-être à indiquer ce qu’a été, ce que peut être aujourd’hui encore notre rôle colonial dans l’Océanie.


I.

Quelques semaines après notre départ de Valparaiso, au déclin d’une de ces journées où la pureté de l’atmosphère permet de fouiller profondément l’horizon, la frégate française la Reine-Blanche apercevait une terre qui profilait sa crête tailladée sur un ciel de feu. C’était Fatuhiva, l’île la plus méridionale du groupe sud-est des Marquises [1]. Le lendemain, en longeant à petite distance la côte occidentale de Fatuhiva, nous pouvions voir çà et là descendre jusqu’au bord de l’eau des ravins boisés, semblables à des torrens de verdure. Appuyés aux lisses de la frégate, nous considérions les formes bizarres de cette île aux flancs noirs et abrupts. Nos regards s’armaient de la longue-vue et plongeaient dans les anfractuosités ombreuses, impatiens de connaître quels pouvaient être les hommes et les choses d’une terre qui allait devenir une annexe de la patrie. Le lendemain,. nous nous trouvions à quelques milles de la pointe la plus méridionale d’une autre île, Tahuata, et, poussés par une

  1. L’archipel des Marquises, découvert par l’adelantade Alvaro Mendana de Neira le 21 juillet 1595, est compris entre les 7° 55’et les 10° 30’ de latitude sud et les 141° et 143° de longitude ouest. Il couvre dans la direction du nord-ouest au sud-est un espace dont la plus grande longueur est d’environ 195 milles marins, et la plus grande largeur de 48 milles. Il se compose de douze îles collectivement nommées Marquesas de Mendoça, en l’honneur de la belle marquise de Mendoça, épouse d’un vice-roi du Pérou, qui avait été le promoteur de l’expédition. L’archipel est divisé en deux parties. En allant du sud au nord, les îles Fatuhiva, Tahuata, Motane, Hivaoa et le rocher de Fetuhuku, forment le groupe sud-est. Celui du nord-ouest comprend les îles Hua-Pu, Nukahiva, Hua-Uga, les rochers de Motu-Iti, les îles de Hiau et Fetuhu, et l’attole sablonneux qu’on appelle l’Ile de Corail.