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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/394

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Grande-Bretagne, les deux nations dont la prépondérance absolue était le moins compatible avec la liberté des mers. Une correspondance personnelle, dont l’empereur Alexandre avait pris l’initiative avec une impériale coquetterie, s’était établie entre le mystique autocrate et le président philosophe. Jefferson crut que, pour rendre plus intime une entente aussi précieuse pour son pays, l’institution d’une mission américaine à Pétersbourg était nécessaire. Craignant sans doute d’être contrarié dans l’exécution de son dessein par quelque opposition subalterne, il profita d’une vacance du congrès pour le réaliser, et, usant des pouvoirs provisoires que la constitution donne au président dans l’intervalle des sessions, il nomma secrètement M. Short, son ami, ministre plénipotentiaire des États-Unis en Russie (29 août 1808), comptant bien que le sénat, placé en présence d’un fait accompli, ratifierait cette nomination dès qu’elle lui serait soumise. C’était d’ailleurs la dernière faveur qu’il eût à demander à son parti avant de rentrer dans la vie privée, et elle ne pouvait lui être refusée sans le faire tomber dans un grand ridicule aux yeux de l’Europe; mais c’étaient là des considérations trop délicates pour toucher bien vivement les amis de Jefferson : il avait souvent répété après eux, pour leur être agréable, que l’Amérique ne devait pas étendre ses relations diplomatiques, et qu’elle pouvait même sans grand inconvénient rappeler par esprit d’économie les ministres qu’elle payait à l’étranger. Le parti démocratique resta fidèle à ces principes. Le 8 mars 1809, l’ex-président Jefferson dut écrire à M. Short, qui avait déjà présenté ses lettres de créance à l’empereur Alexandre : « Je suis bien contrarié d’avoir à vous apprendre que le sénat a opposé son veto à votre nomination... Nous avions cru pouvoir compter que si le sénat éprouvait quelque hésitation, il prendrait du temps, que nos amis dans cette assemblée nous adresseraient des questions, et nous donneraient l’occasion d’expliquer notre conduite et de réfuter les objections; mais à notre grande surprise, et avec une précipitation sans exemple, ils ont rejeté d’emblée notre demande... L’accueil fait par eux à ma dernière communication officielle ne m’a point été insensible. »

Acte choquant d’ingratitude de la part des sénateurs démocrates! Les amis de Jefferson n’avaient pas assurément à se plaindre de lui. Il leur était toujours resté fidèle, et il avait si bien servi leurs intérêts, qu’en se retirant il les laissait en possession incontestée du pouvoir. Il avait mieux fait les affaires de son parti que celles de son pays, non par suite d’une coupable préméditation, mais par une conséquence naturelle du principe dont il avait fait la règle de toute sa politique. Il croyait sincèrement que le premier devoir d’un gouvernement républicain est de complaire aux masses, « de s’incorporer avec la volonté du peuple. » Le peuple désirait le gouver-