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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/371

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par l’intègre Hamilton, et il avait échoué devant le mépris public. On affirme qu’il s’exerça pendant trois mois à tirer au pistolet avant d’appeler sur le terrain le courageux homme de bien dont il avait à se venger. Hamilton venait de perdre son fils aîné dans un duel politique, et il avait pris en horreur cette façon barbare de vider les querelles de parti. Après avoir vainement offert à son adversaire de loyales explications pour éviter le combat, il n’alla au rendez-vous qu’après avoir consigné par écrit sa résolution d’essuyer le feu de Burr sans y répondre. A la première décharge, il tomba frappé mortellement au côté droit, et il expira vingt-quatre heures après au milieu de la consternation publique (12 juillet 1 804). Il y eut dans tous les États-Unis un soulèvement d’indignation contre le misérable intrigant qui, après avoir sacrifié à ce qu’il osait appeler son honneur le plus noble serviteur du pays, s’excusait gaiement, dit-on, auprès des jeunes débauchés dont il faisait sa compagnie habituelle de n’avoir pas frappé sa victime au cœur.

Jefferson se trouvait débarrassé du même coup du seul rival que put lui opposer le parti fédéraliste et du seul traître qu’il eût à craindre dans le parti républicain. Le vice-président s’était perdu en tuant Hamilton. Il avait voulu écarter l’obstacle qui arrêtait le succès de ses négociations avec les adversaires systématiques du gouvernement, et il n’avait fait que rendre plus impossible une alliance entre eux et lui; il avait cru faciliter la formation à son profit d’une coalition entre les républicains du nord et les fédéralistes contre Jefferson et ses amis du sud, et il s’était rendu à la fois odieux aux républicains et aux fédéralistes. Il ne pouvait plus désormais nuire sérieusement à son parti, ni en cherchant à le démembrer, ni en passant à l’ennemi.

Jefferson avait le droit d’être optimiste, car il était singulièrement heureux. L’histoire de sa première présidence est l’histoire d’une série de bonnes fortunes. La plus grande de toutes fut de succéder à Washington et à ses amis, de trouver le gouvernement fondé, les finances organisées, le contre-coup de la révolution française amorti, le pays fatigué des querelles politiques et disposé à chercher, soit dans les débats religieux, soit dans les grandes entreprises commerciales, un autre emploi à son activité. Le président put, sans exposer les États-Unis à d’extrêmes périls, donner à la démocratie américaine toute sorte de satisfactions, relâcher les freins que ses prédécesseurs avaient dû resserrer, alléger les impôts qu’ils avaient eu à établir, rembourser la dette qu’ils avaient eu à consolider, diminuer l’armée et la flotte qu’ils avaient eu à créer. Un seul événement, l’occupation de la Louisiane par la France, parut un instant devoir mettre en lumière les inconvéniens de sa complaisance excés-