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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/365

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Tels étaient les sentimens inspirés au chef des gallomanes par les projets du général Bonaparte. A Paris, beaucoup de bons esprits regrettaient de voir le premier consul se lancer dans cette chimérique et périlleuse aventure; mais on se gardait bien de contrarier la pensée du maître en cherchant à l’éclairer. Aussi M. Livingston ne comptait-il plus que sur quelque nouvelle fantaisie européenne de Bonaparte pour lui faire oublier sa fantaisie américaine. « il n’y a jamais eu de gouvernement, écrivait-il au secrétaire d’état Madison, avec lequel il ait été aussi impossible de négocier une affaire qu’avec celui-ci. Il n’y a ni peuple, ni législature, ni conseillers. Un seul homme est tout. Il demande rarement un avis, et n’en accepte jamais sans le demander. Ses ministres sont de purs commis; sa législature et ses conseillers ne sont que des personnages de parade. Bien que le sentiment de presque tous les hommes sérieux qui l’entourent soit contraire à cette folle expédition, personne n’ose le lui dire. Du reste, sans l’inquiétude que cette affaire inspire chez nous, elle ne m’en donnerait aucune, car je suis persuadé que tout se terminera par l’abandon du pays et par la cession de la capitale aux États-Unis. A elles seules, les colonies insulaires de la France exigent plus de sacrifices qu’elle ne peut en faire. Et d’ailleurs l’insolence extrême de ce gouvernement ne permettra pas à la paix de durer longtemps. »

De son côté, Jefferson avait perdu presque toute confiance dans l’efficacité des négociations; mais, pour son pays comme pour lui-même, il croyait utile de gagner du temps. Au fond, il s’attendait à une solution violente; mais il « désirait la renvoyer au jour où la population établie sur les bords du Mississipi, devenue plus compacte, pourrait faire son affaire elle-même et épargner ainsi au gouvernement américain la nécessité d’aventurer une armée dans des contrées lointaines et malsaines, » au parti républicain la honte d’avoir à reconnaître la vanité de ses déclamations sur les avantages du désarmement et sur l’inutilité des impôts. Quoi qu’il en fût, pour fermer la bouche à l’opposition, pour faire prendre patience aux habitans de l’ouest, il fallait, « par un acte apparent, » par une démarche solennelle, leur donner lieu de croire que le chef de l’état s’employait activement à défendre le grand intérêt national confié à sa garde. Un ambassadeur extraordinaire, M. Monroë, fut donc envoyé à grand bruit en France, avec la mission d’y négocier, de concert avec M. Livingston, l’acquisition de la Nouvelle-Orléans et des Florides. Il eut la singulière bonne fortune d’arriver à Paris à la veille de la rupture de la paix d’Amiens. M. Livingston avait déjà fort habilement profité de l’attitude menaçante prise par la Grande-Bretagne à l’égard de la France pour se faire écouter aux Tuileries.