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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/353

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gué et d’un pur système de résistances il pourrait sortir un gouvernement. Quand les résistances ne joueraient pas, le pouvoir aurait bien moyen d’agir; mais à leur premier mouvement il risquerait de s’arrêter. Le plus simple résultat d’un conflit serait l’immobilité, c’est-à-dire l’impossibilité de gouverner, ce que la société ne saurait supporter. Les forces elles-mêmes ainsi opposées les unes aux autres ne s’accommoderaient point d’un tel arrangement, ou les unes ou les autres briseraient le système dans lequel on les aurait enfermées. Il semblerait d’ailleurs, quand on réduit à cet appareil d’antagonisme tout l’ensemble d’une constitution, qu’un gouvernement n’eût de parti à prendre qu’à l’égard des individus, et que tous ses actes fussent de ceux qui sont dignes d’approbation dès qu’ils ne sont pas punissables, et bons s’ils sont légaux. Cette double hypothèse restreindrait beaucoup trop d’une part et peut-être de l’autre étendrait outre mesure la liberté d’action du gouvernement. Il a des fonctions plus variées et plus grandes que celles qui touchent les individus comme tels, et il peut faire encore d’autres fautes que des injustices personnelles. Le bonheur, la prospérité, la dignité, l’indépendance, la puissance de la nation, sont en grande partie dans ses mains. La police, le commerce, les finances, la marine et les armées, la paix et la guerre enfin, dépendent essentiellement de lui. Il ne peut être donné à la défense des droits individuels accidentellement lésés de l’entraver, de le suspendre constamment dans sa marche par une résistance qui peut être sans gravité ou sans fondement. Tandis que les libertés civiles seraient ainsi protégées à outrance, il se pourrait qu’il fût laissé carte blanche au gouvernement dans tout ce qui touche les intérêts de la communauté. Or, après avoir considéré les citoyens séparément, il faut bien les envisager comme membres d’une nation. Les intérêts et les droits d’une nation ne sont pas au fond séparables des intérêts et des droits de l’état. C’est ici une de ces vérités évidentes et simples qui sont pourtant si neuves dans l’application qu’elles deviennent admirables quand elles se réalisent. L’ignorance et la passion, mille caprices funestes, mille préjugés insolens n’ont que trop souvent marqué une séparation, institué une lutte entre le gouvernement et la société, entre le bonheur du prince et celui des sujets, entre les intentions ou les calculs du pouvoir et les vœux et les espérances du peuple, entre la raison d’état et la raison générale. Cependant il n’y a pas deux biens publics. L’état ne doit vouloir que ce que voudrait la nation éclairée; il ne doit faire que ce que, bien informée, la nation voudrait qu’il fît. C’est en ce sens que les grands et bons rois, les hommes d’état dignes de leur mission, ont, ainsi qu’on le dit, personnifié leur temps et leur pays.