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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/341

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pas réussi à suppléer à celles qu’elles retiraient à l’individu. La franchise, l’honneur, la dignité du caractère a trop souvent fait défaut à ces esclaves volontaires d’une absorbante communauté. Une loi qui tend à transformer l’homme tanquam cadaver n’est pas faite pour des vivans.


IV.

Toute société digne de ce nom sera donc ainsi constituée que la liberté de la personne, la liberté de la vie privée et de la vie civile soit assurée à ses membres. Elle leur demandera sous ce rapport moins qu’elle ne peut leur rendre; elle voudra qu’ils ne soient citoyens que pour être plus hommes, s’il est permis d’ainsi parler. Elle s’efforcera de leur laisser l’entière disposition des dons que Dieu leur a faits. Elle ne sera tutrice que des droits, protectrice que de la liberté. C’est pour sauver celle de tous que par exception chacun ne jouira pas toujours de toute la sienne.

Car si l’on considère le but ou l’œuvre de la société et du pouvoir qui ne tarde guère à naître dans son sein, on se convaincra davantage que, loin d’être de purs instrumens de sujétion, la société et le pouvoir doivent être bien plutôt des garanties de liberté. L’inégalité que la nature a mise entre nous, celle qui résulte des accidens de la naissance et de la santé, des traits du caractère, des forces de l’intelligence, des événemens de la vie, ne permet pas de livrer les hommes sans défense à l’absolue discrétion les uns des autres. L’erreur et la passion sont envahissantes, et aux excès injustes de l’erreur et de la passion le pouvoir social a pour objet de résister. Ce n’est pas, à la vérité, la première pensée des hommes, et notamment des hommes qui l’exercent, que de le concevoir ainsi. Trop souvent la première suggestion de leur orgueil, quelquefois même d’un orgueil fondé sur une supériorité véritable, c’est de substituer, par l’artifice de la loi et du gouvernement, leur raison et leur volonté personnelles à la raison et à la volonté de leurs semblables. Le temps, la réflexion, l’expérience, ramènent seuls l’autorité de l’état dans sa sphère légitime, quand par exception la magnanimité de quelque fondateur ou bien l’énergie des premiers sujets ne lui a pas de bonne heure tracé de sages limites. Presque tous les gouvernemens ont plus entrepris qu’ils ne devaient, et même à bonne intention la plupart ont débuté par l’usurpation et la tyrannie. C’est le cas de cette pensée d’Adam Smith si chère à M. Royer-Collard : « telle est l’insolence naturelle de l’homme qu’il dédaigne presque toujours d’user d’un bon moyen à moins qu’il ne puisse ou n’ose en employer un mauvais.»