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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/299

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Princesse, sur lequel je me trouvais alors, remontait le fleuve avec une rapidité de quinze nœuds à l’heure. Un petit bateau, la Cérès, qui se trouvait à notre droite, mais bien en avant, se dirigeait vers l’embouchure de la Rivière-Rouge. Il fallait donc qu’elle passât devant nous; mais le pilote compta sans doute trop sur la vitesse de son navire, et la Princesse n’était plus qu’à une centaine de mètres de la Cérès, quand celle-ci essaya de croiser l’axe de notre route. Le capitaine et les officiers du bateau menacé accoururent vers l’arrière, levant les bras au ciel, envoyant des supplications et des cris de fureur à notre pilote. De leur côté, tous les passagers de la Princesse étaient à l’avant, jouissant de la consternation et de l’effroi de ceux qui dans une minute peut-être se débattraient dans les flots; pas une voix ne s’élevait pour crier au capitaine d’arrêter son navire. Il y avait à peine quelques mètres de distance entre le taille-lame de la Princesse et le tambour de la Cérès, quand notre capitaine, de l’air d’un homme qui a suffisamment savouré le désespoir d’autrui, fit négligemment un signe à son pilote. La Princesse avança encore pendant quelques secondes par suite de sa force d’impulsion, puis elle resta stationnaire et descendit enfin avec le courant. La Cérès était sauvée, et les passagers de la Princesse rentrèrent dans la grande salle en s’extasiant sur la générosité de leur capitaine.

Il est rare que deux bateaux à vapeur du Mississipi suivent la même direction sans lutter de vitesse, « tirer la course,» comme on dit en Louisiane. On a vu des capitaines, dans leur désir sauvage de sortir vainqueurs de la lutte, s’asseoir sur la soupape de sûreté et donner leurs ordres de ce siège improvisé. D’autres, furieux de se voir devancés, ont essayé de couler le navire ennemi, ou bien ont tiré des coups de pistolet sur le pilote qui le dirigeait. Ces courses occupent les loisirs des passagers pendant les longs voyages de huit, dix et quinze jours de la Nouvelle-Orléans à Saint-Louis ou à Cincinnati. La vie est si uniforme à bord et les spectacles qu’offrent les rivages du Mississipi se ressemblent tellement sur une longueur de plusieurs centaines de lieues, que la perspective d’un incident ou même d’un danger plaît à toutes les imaginations. Quand la « tire à la course » manque, on en est réduit à la promenade sur l’avant du bateau ou sur le hurricane-deck, terrasse bitumée couronnant les deux étages de cabines. De cette terrasse, située aune quinzaine de mètres au-dessus du fleuve, on jouit, le soir, d’une admirable vue sur les forêts de l’horizon et sur les eaux du Mississipi, qui reflètent dans leur sein les nuages empourprés de l’occident. La beauté de la nature a néanmoins peu d’attraits pour les Américains : aussi les repas sont-ils la grande occupation de la journée à bord des bateaux. A peine