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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/287

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surveillance continuelle. Dans toute la longueur du cours moyen, depuis l’embouchure de l’Ohio jusqu’à celle de la Rivière-Rouge, les colons, ne pouvant s’établir avec sécurité sur les bords mêmes du fleuve, ont dû s’installer sur les rares escarpemens de la rive gauche. Cependant les trois premiers escarpemens, ou bluffs, que l’on rencontre au sud de Hickman’s-Point sont encore dans leur état de nature, tels qu’ils étaient lorsque l’armée de Bienville et de Noailles les gravit vers le milieu du dernier siècle pour aller faire une guerre inutile et honteuse aux nations des Chickasaws. Ces trois falaises élèvent au-dessus des grands arbres du rivage leurs pentes d’argile rouge ravinées dans tous les sens, et le soir, quand le soleil éclaire diversement leurs sommets et que l’ombre se répand dans leurs gorges, elles ressemblent à d’immenses tentes de pourpre plantées au-dessus de la forêt.

Tous les voyageurs, M. Lyell surtout, ont remarqué que la rive droite est formée d’alluvions dans toute son étendue, et que les falaises sont toutes situées sur la rive gauche. Une fois seulement, près du village d’Helena, dans l’Arkansas, le fleuve se rapproche assez des collines de la rive droite pour qu’on puisse distinguer dans le lointain les hauteurs couvertes de forêts. Cherchant à expliquer cette tendance remarquable du fleuve vers la rive gauche de sa vallée d’alluvions, M. Lyell l’attribue aux grandes rivières venues de l’ouest, la Rivière-Blanche, l’Arkansas et la Rivière-Rouge, qui remplissent peu à peu de leurs détritus la partie occidentale de la vallée, et par le poids de leurs eaux rejettent le Mississipi vers l’est. Cette hypothèse est évidemment erronée. D’abord il est prouvé que la Rivière-Rouge se jette dans le Mississipi depuis une époque comparativement très récente, et quant à l’Arkansas, à la Rivière-Blanche et au réseau de canaux qui unissent ces deux affluens, il est impossible que le volume de ces cours d’eau, à peine aussi considérable que celui de la Seine à Paris, ait pu, sur une longueur de 1,800 kilomètres, rejeter vers l’est une masse liquide au moins dix fois plus grande et saturée d’une énorme quantité d’alluvions. D’ailleurs ce n’est point vis-à-vis de l’embouchure de l’Arkansas, et sous la pression de ses eaux, que le Mississipi va passer au pied des escarpemens de sa rive gauche : c’est au contraire immédiatement au-dessous de l’embouchure du Yazoo, qui lui-même est un affluent de l’est, que le Mississipi va sur la même rive baigner le pied de ses plus belles falaises, celle des Noyers et celle de Vicksburg. Est-ce donc sous la pression d’une petite rivière comme l’Arkansas que le Mississipi serait forcé d’empiéter sur sa rive gauche, comme si le grand fleuve qui roule tant d’alluvions ne pouvait pas aussi s’emparer de celles de l’Arkansas et suivre son cours régulier vers la